Michel Séjean, co-directeur du master 2 Droit des activités numériques au sein de l’université Sorbonne-Paris-Nord, s’est alors plié à cet exercice exigeant de l’analyse de la thèse de cet ouvrage, aux côtés d’Alexandre Kouchner.
« Antidote au culte de la performance : la robustesse du vivant » la thèse d’Olivier Hamant
D’après Olivier Hamant – biologiste, chercheur à l’INRAE de l’Ecole normale supérieure de Lyon, directeur de l’Institut Michel Serres – les rapports scientifiques convergent pour qualifier le XXIe siècle : la seule certitude qui se dégage tient au maintien et à l’amplification de l’incertitude. Tout est aménagé pour augmenter l’efficacité et l’efficience : nos choix, nos décisions, nos convictions sont guidés par l’idée d’une performance nécessairement positive.
Dans cette perspective et face à ces turbulences, le contrôle, l’optimisation ou la performance, nous enferment dans une voie étroite et très fragile. Alexandre Kouchner souligne que la thèse de cet ouvrage renvoie au fait que « la robustesse – c’est-à-dire maintenir le système stable malgré les fluctuations – est la réponse opérationnelle aux turbulences. Contrairement à la performance, elle ouvre le champ des possibles et nous relie au vivant. Le vivant, qui est robuste par nature n’est pas performant : il n’est ni efficace – il n’a pas d’objectif en soi – ni efficient – il gâche énormément d’énergie et de ressources. Il s’agit donc d’inventer une trajectoire pragmatique prenant acte du monde fluctuant, dont le vivant, expert des turbulences, possède et partage certaines clés ».
Mise en perspective de cette thèse avec le monde du droit : faut-il parler de robustesse ou de résilience ?
Michel Séjean considère que les termes robustesse ou résilience – malgré le fait qu’ils soient différenciés dans le domaine du droit – renvoient à la définition de la robus- tesse au sens où Olivier Hamant l’entend. Effectivement, Olivier Hamant définit la robustesse comme étant la ca- pacité de se maintenir de manière stable à court terme, et de manière viable à long terme, malgré les fluctuations du monde.
En droit les deux termes sont analysés de deux manières distinctes :
- Le terme de robustesse désigne la capacité de se main- tenir dans une situation malgré des erreurs ou des ma- nipulations. A titre d’exemple, dans le règlement relatif à l’intelligence artificielle, il est écrit que les systèmes d’intelligence artificielle doivent être robustes et donc maintenir leurs fonctions malgré les problématiques.
- Le terme de résilience renvoie, quant à lui, à la capacité d’une organisation à continuer son activité malgré les crises qui peuvent frapper. A titre d’exemple, Michel Séjean souligne le cas de la continuité de l’activité en cas de une cyberattaque.
« Portalis, lui-même, indiquait qu’il ne fallait pas que la loi entre trop minutieusement dans la réglementation des choses, dans le gouvernement des choses parce que, pour lui, l’offi ce de la loi c’est de poser les principes – les questions – et de ne pas donner toutes les réponses ».
Néanmoins, pour Michel Séjean, le terme de résilience dans les textes de l’Union européenne n’est pas le bon mot. Il illustre sa vision en expliquant : « normalement, quand vous prenez un matériau et que vous le soumettez à un choc, il se déforme. S’il est résilient, après ce choc, il revient à son état antérieur. C’est cela la résilience. Mais pour nous, il n’y a pas l’idée de revenir à un état antérieur
- il y a juste l’idée d’habiter un monde instable, un monde L’idée n’est pas de revenir à l’état antérieur dans les textes. C’est pour cela que ce qu’on appelle résilience dans les textes de l’Union européenne correspond plutôt à de la robustesse au sens de cet ouvrage ».
Cette considération de la robustesse renverrait à consi- dérer que la responsabilité repose désormais sur les en- treprises qui opèrent les services et d’une « mutation éventuelle du régalien ». Michel Séjean assimile cela à la compliance au sein des entreprises, un processus permettant de parvenir à une certaine robustesse qui protège les entreprises de certains risques telles que les cyberattaques. L’intervenant illustre cela par les diffé- rentes sauvegardes à faire pour répondre aux exigences de la cybersécurité. Il précise alors qu’il est imposé aux entreprises d’être robustes, c’est-à-dire de se préparer à un choc et que « si elles étaient restées performantes
- si elles avaient gardé un seul jeu de données -, elles se seraient éteintes ».
La définition de la nature est-elle l’inverse de l’objectif d’un ordre juridique ?
La nature étant définie au sein de l’ouvrage d’Olivier Ha- mant comme « reposant de façon massive et prévalente sur de l’hétérogénéité, des processus aléatoires, des len- teurs, des délais, des redondances, des incohérences, des erreurs et de l’inachèvement ». C’est sur cette notion de nature que repose son raisonnement. Michel Séjean considère que cette définition ne contredirait pas l’ordre juridique puisque « l’ordre juridique a toujours été composé avec l’idée d’inachèvement ».
« Portalis, lui-même, indiquait qu’il ne fallait pas que la loi entre trop minutieusement dans la réglementation des choses, dans le gouvernement des choses parce que, pour lui, l’ofice de la loi c’est de poser les principes – les questions – et de ne pas donner toutes les réponses ».
Au contraire, l’idée d’inachèvement est importante pour ne pas se consumer. A titre d’exemple Michel Séjean précise que le droit de l’Union européenne en matière de cyber- sécurité produit des milliers et des milliers de pages qu’il est impossible d’assimiler et de mettre en application. En voulant donner trop de réponses, cela crée l’effet inverse :« c’est un droit qui cherche à savoir toutes les réponses, et comme il ne peut pas les avoir il continue de produire ». Or, il n’est pas possible de tout appliquer. « Ce droit qui se veut performant, parce qu’il dit vouloir donner toutes les réponses au lieu de poser les questions et d’accepter un peu d’incertitude laissant une marge au reste de la société, se consume ».
Le droit, un levier de robustesse ?
Dans son ouvrage, Olivier Hamant affirme que « dans toute organisation centrée sur sa performance, le conflit interne est l’écueil à éviter ». Néanmoins, « par souci d’efficacité à court terme, on crée les conditions qui empêchent les conflits d’apparaître ». Alexandre Kouchner ajoute que « dans ce sens-là, au fond, le droit comme instrument de régulation du conflit devient lui-même levier de robustesse. Ce n’est pas l’inachèvement qui est l’ennemi du droit, au contraire, il peut aider à mieux l’appréhender ».
Michel Séjean nuance cette approche du conflit en relevant une divergence de perspective : là où Olivier Hamant ne perçoit pas le conflit comme un dysfonctionnement du droit, le juriste l’appréhende comme un « litige ». Car pour Olivier Hamant, c’est précisément l’absence de tension qui conduit à l’effondrement.
Michel Séjean aboutit à la conclusion que le conflit peut effectivement créer un équilibre dans notre société, par les tensions qu’il engendre dans le vécu de chacun. Pour lui, ce sont justement ces tensions internes et externes qui font que la société est robuste.
L’innovation face à la performance ou contre la performance ?
L’innovation, et notamment l’intelligence artificielle générative, peut maximiser la performance. Malgré tout, face à la performance, la robustesse amène « forcément, d’une certaine manière, à abandonner l’idée de l’innovation en disant que cela va être redondant, que la performance n’est plus l’objectif et l’innovation non plus ? ». Se pose alors la question de savoir s’il est possible d’innover à rebours de la logique de performance.
Michel Séjean, en tant qu’enseignant-chercheur, illustre parfaitement cette idée. Il ignore, en effet, si l’innovation sera présente dans toutes ses recherches. Pour autant, selon lui, « la recherche publique, celle qui se lance dans la recherche sans savoir s’il va y avoir un objectif rentable pour la société, c’est cette recherche-là qui a produit les grandes innovations de rupture ». L’idée serait que « toutes les innovations de rupture sont nées d’une re- cherche fondamentale – c’est-à-dire profondément contre performante, puisqu’on ne sait pas ce qu’on va trouver au moment où on se lance dans la recherche ».
A contrario, il indique que la performance n’est pas un mot à bannir puisque cela permet de faire gagner du temps et de l’utiliser pour passer plus de temps sur les questions complexes notamment. Michel Séjean nous met en garde pourtant sur cette idée du culte de la performance. En cas de fluctuation, ce culte de la performance ne fonctionne plus.
Cela conduit à s’interroger sur ce qu’il est possible de faire aujourd’hui dans une société empreinte du culte de la per- formance, alors même que cette société se doit d’être robuste. Or, il est impossible d’être à la fois l’un et l’autre, car la performance exige l’optimisation là où la robustesse suppose, au contraire, des marges, voire des redondances.
Les propos se concluent sur le fait que, pour l’intervenant, le monde performant serait un monde technophobe où de nombreuse IA locales cohabiteraient. « Cette diversité, cette abondance dans la diversité que nous propose la nature, c’est cela qui va fonctionner ».
L’impact de la robustesse sur le système éducatif
Précurseur en la matière, Michel Séjean a créé un master Résilience. Il explique ce choix par la volonté de faire travailler ensemble de jeunes professionnels issus d’au moins sept disciplines différentes : « coopérer dès leur éducation, pour que dans une salle de crise, le juriste sache déjà parler à l’ingénieur qui sait déjà parler au communi- quant ». L’idée centrale étant de « bâtir la résilience d’une organisation, gérer la crise et s’assurer la continuité de son activité malgré la crise ».
C’est cette vision que Michel Séjean a défendue lors d’un appel à projets de l’État dans le cadre du programme France 2030, ce qui leur a permis de remporter le projet : « Nous pensons que les métiers d’avenir sont les métiers de la résilience, c’est-à-dire ceux qui formeront des jeunes issus de différentes disciplines à travailler ensemble pour résoudre des crises systémiques – qui dépassent les frontières des nations, qui dépassent les frontières disciplinaires, qui ne sont pas seulement juridiques, pas seulement techniques, pas seulement de communication ».
Cela marque le début d’une évolution positive vers la collaboration avec d’autres disciplines et la pluridisci- plinarité des jeunes juristes.
Un ordre juridique est-il performant s’il n’est pas adapté à l’Anthropocène ?
L’idée de l’Anthropocène est l’idée selon laquelle les limites seraient atteintes en termes de ressources et seraient même dépassées. Pour Michel Séjean, nous sommes passés du Néolithique, une ère où l’environ- nement est contrôlé, à une époque où l’environnement nous contrôle.
Ce changement de paradigme a pour conséquence de nourrir des réflexions nouvelles qui se distinguent des réflexions anciennes, développées à une période où le monde était stable. Ainsi, l’idée serait de se ques- tionner plutôt sur le droit des « communs » : serait-elle aujourd’hui le droit des préjudices écologiques, le droit de la nature, le droit qu’il serait possible de conférer à la nature.
Michel Séjean conclut que « ces éléments-là pourraient nous permettre d’avoir une vision qui est plus conforme à celle de l’Anthropocène que le droit actuel, qui est fondé sur une vision datant du Néolithique ».