Qu’attendent les avocats de l’IA appliquée à la documentation juridique ? L’avocat est-il augmenté grâce à l’IA ?
Louis Degos : La question de l’augmentation me semble bien posée, mais elle mériterait d’être déplacée. Ce que l’IA change fondamentalement, c’est le rapport de l’avocat à son propre temps. Les tâches qui mobilisaient autrefois des heures entières de recherche ou de mise en forme se contractent. Ce temps récupéré, c’est autant d’espace disponible pour ce que notre métier a de plus exigeant et de plus irremplaçable, la réflexion stratégique, la relation au client, l’exercice du jugement. Pour les avocats exerçant seuls ou en petites structures, cela représente une transformation particulièrement significative. L’accès à des ressources documentaires puissantes n’est plus réservé aux grands cabinets. En ce sens, on peut dire que l’IA est un levier d’égalisation. Mais elle ne vaut que si l’avocat qui l’utilise conserve une exigence absolue sur la validation de ce qu’elle produit. C’est là que réside la vraie compétence de demain.
Les avocats privilégient-ils des outils « tout en un » ou des solutions interopérables ?
Louis Degos : La réponse honnête est que les deux modèles ont leur légitimité, et je ne crois pas qu’il faille en disqualifier un au profit de l’autre. Ils révèlent simplement des réalités professionnelles différentes. Les structures qui amorcent leur transformation numérique ont besoin de solutions complètes, immédiatement conformes, qui ne supposent pas une expertise technique préalable. Les cabinets déjà avancés dans ce mouvement cherchent à assembler des outils spécialisés, à construire un environnement sur mesure. Ce qui m’intéresse davantage, c’est la question sous-jacente : qu’est-ce qui guide l’avocat dans ses choix ? Le marché des outils juridiques se densifie très rapidement, et toutes les promesses n’ont pas la même valeur. Le rôle de l’Ordre est précisément de ne laisser aucun confrère seul face à ces offres. C’est dans cet esprit que nous proposons des offres négociées, construites sur une évaluation sérieuse des solutions disponibles, comme nous l’avons fait durant la Digital Week au début du mois.
Des craintes persistent-elles vis-à-vis de l’IA ?
Louis Degos : Plutôt que de craintes, je préfère parler de « vigilances », toujours au pluriel, car le mot implique une posture active plutôt que défensive. La première vigilance porte à mes yeux sur la fiabilité des résultats produits. Les erreurs factuelles, les références inexistantes, les biais introduits par des corpus inadaptés à notre droit ne sont pas des hypothèses théoriques, elles ont déjà causé des préjudices documentés, y compris devant des juridictions étrangères, et rien ne nous met définitivement à l’abri de telles situations en France. La deuxième vigilance touche à la confidentialité. Confier des éléments d’un dossier à un outil dont les données transitent ou sont stockées hors de toute garantie européenne, ou à la merci de cyberattaques, c’est prendre un risque inutile que notre déontologie ne nous pardonnerait pas. Les avocats aiment à dire que le secret professionnel n’est pas négociable, et cela est aussi vrai en ce qui concerne les conditions générales d’utilisation d’un logiciel. Il y a enfin une vigilance plus diffuse, mais tout aussi sérieuse, celle de la dépendance. La facilité apparente que procurent ces outils peut engendrer progressivement une forme d’érosion du raisonnement juridique autonome. Notre métier repose sur une hygiène intellectuelle, un tonus de l’esprit qui s’entretient. L’IA ne doit pas nous dispenser de cet effort, au contraire elle doit nous y encourager davantage.
Que peut proposer l’éditeur pour répondre à ces attentes ? De nouveaux formats sont-ils envisageables ?
Rokhaya Pondi : Le rôle de l’éditeur reste central, mais il évolue. L’éditeur juridique est historiquement producteur de contenus fiables. Lamy Liaisons incarne cette mission depuis plus de 130 ans. Depuis quelques années, nous accompagnons, voire nous anticipons l’évolution des besoins et comportements de nos utilisateurs. De ce fait, nous ne nous contentons plus seulement de mettre à disposition une bibliothèque de contenus de très grande qualité. Nous en facilitons l’accès, l’exploitation pour accélérer la prise de décision et l’expression du discernement. L’avocat dispose donc aujourd’hui avec Lamyline de contenus que notre IA, LamyLia révèle de manière fiable, pertinente et vérifiable. Notre rôle a évolué, car plus l’IA devient puissante, plus elle requiert un corpus robuste et qualitatif. La sélection des sources et le travail éditorial deviennent déterminants pour créer, commenter, hiérarchiser, mettre à jour et enrichir un socle de données au service du raisonnement juridique.
Nous devons aussi créer des contenus pensés pour ces nouveaux usages. Pas seulement des contenus longs ou encyclopédiques, mais aussi des contenus plus ciblés, plus structurés, plus interconnectés, capables de répondre aux besoins de LamyLia et aux attentes concrètes des praticiens du droit. Le travail de nos rédacteurs et éditeurs sera donc de renforcer cette doctrine, de mieux l’articuler aux autres sources et de la rendre plus mobilisable dans les nouveaux formats.
Mais le fond ne change pas : notre raison d’être reste de transformer une masse d’informations juridiques en un contenu fiable, utile et actionnable afin de faciliter l’accès au droit. L’IA ne remplace pas ce savoir-faire. Elle le rend encore plus visible et le valorise.
Le barreau devrait-il certifier les éditeurs pour rassurer les avocats ?
Louis Degos : Il n’appartient pas à l’Ordre de certifier ou labelliser des outils plus que d’autres, dans un marché devenu particulièrement concurrentiel. Cela reviendrait à faire peser les risques sur l’Institution alors qu’il incombe aux éditeurs et legal techs de faire les investissements et développements nécessaires pour proposer des outils conformes à la réglementation française, européenne, et à la déontologie des avocats.
En revanche, et nous l’avons prouvé à l’occasion de la Digital Week, le barreau de Paris, en tant que tiers de confiance, a vocation à faciliter l’adoption de solutions conformes par les avocats et notamment ceux exerçant à titre individuel n’ayant pas accès aux ressources des plus grandes structures. C’est pour cela que nous échangeons au quotidien avec tous les acteurs du marché et négocions des tarifs préférentiels.
Quelle promesse faites-vous aux avocats en termes de gain de productivité ?
Rokhaya Pondi : Nous sommes prudents avec les promesses chiffrées trop spectaculaires quant au gain de productivité. Affirmer à un avocat qu’il va gagner 50 % de temps sur tous ses dossiers n’est à mon sens pas sérieux. Aujourd’hui la valeur ajoutée de l’IA se situe bien au-delà de cette question.
En revanche, on peut faire une promesse très concrète : réduire fortement le temps passé sur les premières étapes du travail juridique. Aujourd’hui, une recherche classique peut impliquer de consulter dix ou quinze documents, de vérifier leur actualité, d’identifier les passages pertinents, puis de produire une note ou une première analyse. C’est long, et c’est souvent là que l’avocat perd le plus de temps avant même d’entrer dans la partie la plus stratégique de son travail.
LamyLia peut accélérer cette phase : elle peut aider à repérer les bonnes sources, produire une première synthèse, structurer une note, faire émerger les points de vigilance, reformuler une analyse, proposer des arguments et même tester une position adverse. Le gain de productivité ne doit donc pas être compris comme une automatisation aveugle. Ce n’est pas : “l’IA fait le travail à votre place”. C’est plutôt : l’IA prépare le terrain plus vite, agit en sparring partner des premières analyses et l’avocat garde la maîtrise de la production finale avec expertise et discernement.
Comment avoir une IA juridique imprégnée de culture européenne ? Une réflexion européenne est-elle nécessaire ?
Louis Degos : C’est, à mon sens, la question la plus fondamentale, et paradoxalement la moins souvent posée dans les débats sur l’IA juridique. On parle beaucoup d’efficacité, de gains de temps, d’automatisation. On parle très peu de ce que j’appellerais les conditions de légitimité de cette transformation. Ces conditions, je les formule autour de cinq piliers. La souveraineté d’abord, parce que le droit continental n’est pas simplement un ensemble de règles. C’est une certaine conception du rapport entre l’individu et la norme, entre la loi et le juge. Et cette architecture n’est pas neutre, ni interchangeable. Une IA formée massivement sur des corpus anglo-saxons introduit des biais qui peuvent rester imperceptibles au quotidien, mais qui travaillent en profondeur la manière dont les praticiens raisonnent. La sécurité ensuite, parce que les données juridiques sont parmi les plus sensibles qui soient. Confier ces données à des infrastructures dont on ne maîtrise ni la localisation ni les conditions d’utilisation, c’est accepter une forme de vulnérabilité structurelle. L’équité, ensuite, parce que si les outils les plus performants ne sont accessibles qu’aux structures les mieux dotées, on ne fait que reproduire sous une forme nouvelle des déséquilibres anciens. Ce serait une occasion manquée. La durabilité, également, dans un sens qui dépasse la seule question environnementale pour toucher aussi à la perpétuation de nos compétences dans le temps. L’exemplarité enfin. L’Europe dispose avec l’AI Act et le RGPD d’un cadre normatif qui constitue une référence mondiale. Mais un cadre ne vaut que par ce que l’on en fait. Si les professions juridiques s’emparent de ces outils avec exigence, elles montrent qu’il est possible de faire rimer innovation et rigueur. C’est une forme d’exemplarité dont le droit a toujours eu besoin.
Rokhaya Pondi : Cette réflexion est bien sûr nécessaire, parce qu’une IA juridique n’est jamais totalement neutre. Elle reflète les corpus qu’elle utilise, les méthodes de raisonnement qu’elle privilégie, les sources qu’elle valorise. Or le droit continental ne fonctionne pas comme la common law. La place du code, de la hiérarchie des normes, de la doctrine, de la jurisprudence, des principes généraux, n’est pas la même. Si les outils d’IA juridique sont majoritairement construits sur des logiques anglo-saxonnes, il existe un risque de voir s’imposer progressivement des réflexes de raisonnement qui ne correspondent pas toujours à nos traditions juridiques. Nous avons sorti notre produit IA dans 4 pays européens, qui partagent des éléments communs mais qui ont beaucoup de différences. Au Danemark et en Suède, il n’existe pas de codes par exemple, comme dans les pays de common law. Ces différences nous ont permis de mieux comprendre comment enrichir notre outil.