Académie IA du Barreau de Paris : de la formation à la modification de la profession


Académie IA du Barreau de Paris : de la formation à la modification de la profession
Fin septembre, le Barreau de Paris a annoncé le lancement de son Académie IA. Le format est simple : une journée de formation gratuite, validée au titre de la formation continue, organisée à la Maison des Avocats et pilotée par le Centre de documentation. L’ambition de Monsieur le Bâtonnier Louis Degos est claire : « faire de l’Ordre le tiers de confiance numérique des avocats ». L’initiative est bienvenue. Toutefois, apprendre à utiliser des outils ne suffira pas. Le bouleversement amené par l’utilisation de l’IA pousse à repenser l’économie, l’organisation et surtout la transmission du métier.

Une intelligence artificielle pour une responsabilité réelle

La génération de contenus par une IA ne diminue en rien la responsabilité de l’avocat. Le Bâtonnier évoque des hallucinations repérées dans des conclusions d’avocats ou encore des clients qui arrivent en rendez-vous avec une analyse déjà générée par IA (à laquelle ils font parfois plus confiance qu’à celle de leur avocat).  Ces deux symptômes conduisent à la même conclusion. L’avocat reste seul porteur de la responsabilité de ses écrits. Il doit par conséquent avoir les compétences d’en vérifier le contenu mais également d’avoir la capacité et la pédagogie pour s’opposer à son client.

Cette situation n’est pas si évidente lorsque l’on connaît la force que peut avoir le biais d’automatisation. Ce biais désigne la tendance naturelle à faire une confiance excessive aux systèmes automatisés, en privilégiant leurs recommandations et en négligeant ou rejetant les preuves ou les avis contraires. Ainsi, un jeune (ou moins jeune) avocat pourrait être plus enclin à faire confiance à une IA qu’à son jugement. C’est là que la formation prend tout son sens.

Le temps de la facturation à l’heure est écoulé ?

Pendant des décennies, le taux horaire de l’avocat dépendait de son expertise et le montant facturé résultait du temps passé à une tâche. Par conséquent, plus une tâche est longue, plus elle est chère.

Sauf qu’avec l’IA, la notion de temps n’est plus la base la plus pertinente pour servir d’étalon de mesure à la création de valeur. Un client sera moins enclin à payer pour un travail partiellement automatisé. Un avocat ne voudra pourtant pas facturer moins cher pour une analyse pertinente, même si elle a été élaborée plus vite.

La valeur se déplace désormais vers ce que l’outil ne fait pas : la stratégie, l’arbitrage, la négociation et la prise de responsabilité sur un conseil. L’expérience de l’avocat et sa capacité à contrôler les résultats d’une IA deviendront des éléments plus déterminants. La facturation horaire gardera sa place, notamment dans les contentieux dont le périmètre demeure incertain. Mais les forfaits, les abonnements et les honoraires déterminés selon la mission devraient se développer, voir se développent déjà.

La maîtrise des outils d’IA par un avocat devient donc primordiale pour ne pas se trouver concurrencé en termes de productivité par ses confrères.

De la pyramide à une tour de Babel ?

La transformation touche aussi la structure des équipes. Le modèle pyramidal, où un associé supervise plusieurs collaborateurs chargés des recherches et des premières rédactions, repose en partie sur le volume de ces tâches. À mesure qu’elles s’automatisent, le besoin de recruter de nombreux juniors pour les absorber diminue. De nombreux cabinets ont déjà resserré leurs équipes.

Une organisation plus horizontale se dessine déjà : un associé, un collaborateur senior, un collaborateur junior, et des outils. Le bâtonnier le constate à sa manière lorsqu’il décrit un recrutement « un peu figé » : ce qui était confié hier aux jeunes collaborateurs peut l’être désormais à l’IA.

Cette structure a ses vertus. Des responsabilités plus tôt, moins d’intermédiaires entre le client et celui qui réfléchit au dossier, des équipes plus réactives. Reste une difficulté majeure : si les cabinets recrutent moins de jeunes avocats, comment formeront-ils leurs futurs seniors ?

En effet, les premières années de collaboration ont longtemps été rythmées par les recherches, les notes, la vérification des références et les versions successives de contrats. Derrière leur apparente répétitivité, ces travaux construisaient des réflexes essentiels : qualifier un problème, hiérarchiser les sources, déceler une contradiction, comprendre pourquoi une clause se négocie. Or ce sont précisément les tâches que l’IA automatise en premier.

Supprimer l’apprentissage par la répétition sans rien mettre à la place, c’est fabriquer une génération d’avocats qui n’auront jamais fait le travail qu’ils sont censés superviser. Il leur sera alors difficile, voire impossible, de comprendre et de corriger les résultats de leurs outils.

Il ne s’agit pas de préserver artificiellement les tâches anciennes, mais de réinventer l’apprentissage : exercices sans IA pour acquérir les fondamentaux, critique de réponses générées, exposition plus précoce aux clients, mentorat et supervision renforcés. Ce temps de transmission devra être reconnu comme un investissement à part entière, et non comme un sous-produit des heures facturables.

Les écoles d’avocats devront y prendre leur part. Les cabinets aussi, alors même que l’incitation économique joue dans l’autre sens.

Le risque d’un Barreau à deux vitesses

L’autre ligne de fracture ne passe pas entre générations mais entre structures. Selon l’enquête du CNB de mai 2025, 57 % des avocats exerçant seuls utilisaient déjà l’IA, contre 86 % dans les cabinets de plus de 100 avocats.

L’écart n’est pas seulement d’usage. Les grandes structures développent leurs propres outils, négocient des conditions de confidentialité sur mesure et forment leurs équipes en interne. L’avocat isolé, lui, choisit entre des solutions grand public dont il ne maîtrise ni l’hébergement ni la politique de données, et des offres professionnelles coûteuses et parfois mal adaptées.

C’est précisément ce que l’Académie IA, gratuite et centrée sur le choix des outils, cherche à corriger. Une journée ne comblera pas l’écart. Elle donne au moins à chacun les moyens de le mesurer.

A quel avenir s’attendre ?

L’IA modifie les attentes du marché du droit. Les directions juridiques vont internaliser davantage de tâches standardisées. De nouveaux acteurs offriront des prestations à moindre coût et certains clients arriveront avec leur propre analyse générée. L’avocat ne pourra donc plus fonder sa valeur sur son seul accès à l’information juridique.

Ce que les clients chercheront chez un avocat ce sera sa capacité à formuler la bonne question, à sélectionner les faits pertinents et comprendre la volonté de son client, à négocier et assumer une stratégie. L’IA peut aussi élargir l’accès au droit en réduisant le coût de certaines prestations et ouvrir de nouveaux marchés.

L’Académie IA est donc un point de départ, non un aboutissement. Former les avocats à ces outils est indispensable. Mais la mutation qui s’annonce est aussi économique, organisationnelle et pédagogique. Le véritable défi ne sera pas de produire toujours plus de droit, toujours plus vite : il sera de préserver les conditions qui permettent de former de bons avocats et d’offrir un conseil digne de confiance.

Eléonore Favero
Avocate associée au sein du cabinet Adlane Avocats