Il est tentant de dresser pour l’IA des parallèles avec les précédentes révolutions industrielles. C’est l’exercice auquel s’essaye Olivier Chaduteau qui en tire de nombreuses conclusions à portée pratique. Selon l’économiste, qui vient de publier « L’impact de l’IA sur les juristes et les avocats d’affaires », l’IA, bien plus qu’un outil, est une « General Purpose Technology ». Dans son acception économique, l’IA, comme la vapeur, l’électricité ou l’informatique, porte les marqueurs des précédentes révolutions industrielles. En premier lieu pour la façon dont elle concerne tous les secteurs d’activité. Ensuite pour la manière dont elle sera très prochainement bien plus performante avec des coûts moindres. « En trois ans, la technologie a beaucoup évolué, souligne l’économiste. Cela coûte 280 fois moins cher de créer un LLM aujourd’hui que ça ne coûtait il y a trois ans. » Enfin, comme pour les moteurs des précédentes révolutions industrielles, l’IA porte le germe d’innovations futures.
L’IA, une révolution peu ordinaire, qui concerne d’abord les professions intellectuelles
Mais au-delà des comparaisons, l’IA ouvre des perspectives bien différentes des précédentes innovations ou révolutions industrielles. Car c’est avant tout une révolution cognitive. « C’est la première fois dans l’histoire de l’humanité qu’une révolution industrielle s’adresse d’abord aux tâches cognitives plutôt qu’aux tâches physiques », relève Olivier Chaduteau. En ce sens, l’IA va bouleverser d’abord et avant tout le métier des professions intellectuelles, des cols blancs, des cadres… Et les avocats, juristes, notaires et autres professionnels du droit seront aux premières loges de cette révolution. L’économiste cite ensuite le classement des métiers « impactés » dans lequel « le métier de professionnel du droit arrive à la cinquantième position sur 700 ». Autrement dit, il sera impossible aux professions juridiques d’échapper au choc qui arrive. Un choc porteur aussi bien d’externalités positives que négatives.
Vers une redéfinition identitaire ?
Devant l’IA et ce choc qui arrive, le statu quo n’est pas une option. Beaucoup de ruptures sont à l’oeuvre. Celles associées à l’IA et au digital. Une autre concerne l’inflation normative. Les réglementations des pays de l’OCDE associés à l’IA ne cessent de se multiplier de façon exponentielle, relève Olivier Chaduteau. Enfin il souligne aussi les ruptures que l’IA provoque par ricochet ou contagion, des ruptures politiques, sociétales, qui comportent aussi de nouveaux jugements éthiques et moraux des citoyens.
Parmi tous ces impacts, l’intervenant en définit un majeur, le nécessaire repositionnement identitaire de la profession. En d’autres termes, comment réagir, comment se positionner face à l’IA lorsqu’on est une profession juridique ? Revenant sur le rapport Carnegie de 2007, Educating Lawyers: Preparation for the Profession of Law qui évaluait l’apprentissage de la profession juridique à l’aune de trois dimensions – la théorie et la pensée critique, la pratique, et la formation de l’identité professionnelle – l’économiste souligne que c’est une redéfinition identitaire qui attend la profession. Dans un monde fait de volatilité et d’incertitude, les juristes et avocats doivent se transformer en « éclaireurs, en vrais architectes de la stratégie de l’entreprise ou de ses clients ».
Dans son allocution, l’économiste en profite également pour rappeler le rôle pivot de l’avocat comme vecteur ou passeur de confiance. « Il faut considérer la confiance comme un avantage compétitif, le professionnel du droit est vraiment l’officier de la confiance qui va permettre de relancer cette confiance ». Et il milite pour que le pilotage de l’IA en entreprise, son déploiement, soit fait par la direction juridique.
Autre point majeur selon l’économiste, l’IA doit être considérée dans sa dimension globale, et non seulement à l’aune des gains de productivité qu’elle peut générer. Car l’IA, va continuer d’engranger des gains de productivité et se montrer de plus en plus performante. En l’absence de réflexion de l’homme sur son rôle, son positionnement vis-à-vis de l’outil, elle risque de le grignoter peu à peu. « Si on laisse simplement l’IA progresser sans que l’humain progresse et innove, alors on va disparaître dans ce que j’appelle les sables mouvants de l’IA », complète l’économiste. C’est le contraire qu’il faudrait faire, « prendre l’IA comme une échelle pour essayer de monter en valeur, en innovation ».
Professionnel du droit comme vecteur et moteur de la confiance
Et pas seulement l’IA, car c’est l’ensemble des activités qu’il faudrait reconsidérer sous le prisme de la donnée. Une donnée dont le rôle est central, « levier stratégique » sur lequel investir et qui devient langage commun. Comme un contrat, qui n’est qu’une articulation ordonnée de la donnée. L’intervenant plaide ainsi pour une vision par la donnée et la valeur, et tout le cycle d’actions qu’elle enclenche. Correction, nettoyage, mais aussi gouvernance.
« La compétence et l’expertise juridique sont indispensables, mais elles ne sont plus suffisantes, et de loin. »
L’IA qui touche au métier va concerner les compétences. Ce qui engendre une nécessaire réinvention des compétences des professionnels du droit. Olivier Chaduteau les détaille sous le sigle « LBBD ». On y retrouve les compétences attribuables facilement aux avocats, dites « legal » ou « business », qui concernent le sens des affaires et le développement commercial et celles qui ont trait aux compétences comportementales, les fameux soft skills. Pour ces dernières l’intervenant prône une réinvention, il s’agit de les reconfigurer totalement. Les soft skills désormais font appel à la pensée critique, au jugement, à l’éthique. « Aujourd’hui, le copier-coller ne marche plus, il faut innover, il faut critiquer, il faut challenger, il faut défier, il faut tester ». Enfin les avocats de demain devront jouer le rôle d’explorateurs de l’IA, en appréhendant l’IA dite « agentique », ces nouveaux développements où l’IA ne se contente pas de répondre, mais agit à la place de.
Fatalement, la puissance de l’IA appliquée à l’univers des cabinets d’affaires va bouleverser les ratios associés-collaborateurs existants. « Dans les cabinets d’avocats d’affaires, c’est à peu près un associé pour quatre collaborateurs, relève Olivier Chaduteau. On va évoluer vers un associé pour deux collaborateurs auxquels s’adjoindront les services de trois ou quatre agents IA. »
Cette accélération, des business models, des propositions de valeur, ne sera possible que si la réglementation l’accompagne. La réglementation, dans son rôle d’anticipation devient opportunité. Et les directions juridiques devraient selon l’économiste embrasser un nouveau rôle, celui de Chief Impact Officer, afin d’appréhender ensemble impacts, risques et opportunités. Et guider collaborateurs, clients, environnement, vers l’avenir.