L'IA ne remplace pas les juristes. Elle oblige les directions juridiques à se réinventer


L'IA ne remplace pas les juristes. Elle oblige les directions juridiques à se réinventer
Pourquoi et comment l'intelligence artificielle (IA) oblige les directions juridiques (DJ) à repenser leur operating model, leur gouvernance et leur manière de créer de la valeur.

Pendant plus de vingt ans, la digitalisation a permis aux directions juridiques de faire autrement. L’IA les oblige aujourd’hui à s’interroger sur quelque chose de plus fondamental : leur organisation, leur rôle et leur manière de créer de la valeur.

L’arrivée de l’IA, et plus particulièrement de l’IA générative, marque une rupture d’une nouvelle nature. Pour la première fois, une technologie intervient directement dans des activités réservées aux juristes : recherche, analyse, rédaction, synthèse ou qualification juridique. Dès lors, comment organiser une DJ dans laquelle une partie du travail intellectuel est désormais réalisée par l’IA ?

L’IA n’est pas seulement un projet technologique. Elle constitue un projet de transformation du modèle opérationnel de la fonction juridique.

Une nouvelle proposition de valeur pour la fonction juridique

Traditionnellement, la valeur de la DJ reposait sur l’expertise, la maîtrise de l’information et la sécurisation des décisions. Or, l’IA rend désormais accessibles certaines capacités autrefois réservées aux spécialistes.

Dans ce contexte, la valeur de la DJ ne réside plus uniquement dans sa capacité à fournir une réponse juridique. Elle se déplace vers ce qui reste difficilement automatisable : le jugement, l’arbitrage, la compréhension du contexte de l’entreprise, l’appréciation du risque et l’accompagnement de la décision. La DJ évolue ainsi d’un rôle d’expert vers un rôle de partenaire stratégique. L’IA oblige le juriste à redéfinir sa contribution.

Cette évolution soulève également une question essentielle : si les métiers disposent d’un accès direct à certaines capacités d’analyse, la valeur du juriste résidera-t-elle davantage dans la production de la réponse ou dans sa validation ou sa mise en perspective ?

Repenser l’organisation du travail juridique

Au-delà de la proposition de valeur, l’IA remet en question l’organisation même du travail. Historiquement, les DJ se sont construites selon une logique pyramidale : les tâches les plus répétitives étaient confiées aux profils juniors tandis que les analyses complexes et les arbitrages revenaient aux profils plus expérimentés. L’automatisation d’une partie de ces activités oblige les DJ à repenser la répartition du travail entre humains et technologies. Le juriste de demain ne sera pas remplacé par l’IA. Il deviendra l’orchestrateur d’un écosystème associant expertise humaine, données et IA. Il devra en maîtriser les usages et les limites.

Une gouvernance à réinventer

L’IA soulève naturellement des questions de gouvernance. Les risques sont désormais bien identifiés : confidentialité des données, fiabilité des réponses, biais algorithmiques, traçabilité des analyses, propriété intellectuelle ou conformité réglementaire.

Dans ce contexte, la DJ occupe une position singulière : elle est à la fois utilisatrice de l’IA et garante de son utilisation responsable dans l’entreprise. Cette double responsabilité implique de nouveaux mécanismes de gouvernance :

• définition des cas d’usage autorisés ;

• encadrement des données pouvant être utilisées ;

• validation des outils déployés ;

• contrôle humain des analyses critiques ;

• gestion des risques liés à l’IA.

Vers la DJ augmentée

Les DJ qui se limiteront à déployer des outils d’IA gagneront probablement en productivité. Celles qui repenseront leur operating model gagneront en pertinence stratégique. Cette transformation repose sur cinq bascules majeures :

• de l’expertise au jugement ;

• de l’exécution à l’orchestration ;

• du silo à l’écosystème ;

• de la donnée subie à la donnée exploitée ;

• du juriste expert au juriste augmenté.

L’enjeu dépasse largement la technologie. Il concerne la manière dont la fonction juridique crée de la valeur dans l’entreprise.

La DJ de demain sera définie par sa capacité à articuler expertise humaine, données, technologies et gouvernance. L’IA annonce ainsi l’émergence d’une fonction juridique augmentée, plus agile, davantage pilotée par la donnée et plus stratégique que jamais.

La véritable révolution n’est pas l’arrivée de l’IA dans les DJ. C’est la nécessité de repenser la manière dont elles créent de la valeur.

Sophie Vieilledent
Responsable juridique et legal ops de Fnac Darty, coresponsable de la commission Legal Ops & Innovation de l'AFJE