Contre l’hystérie : pour une formation juridique adaptée au XXIe siècle


Contre l’hystérie : pour une formation juridique adaptée au XXIe siècle
Ce n’est pas l’IA qui inquiète le droit. C’est le miroir qu’elle lui tend.

I  — Une panique pour un outil

Un plugin juridique d’Anthropic pour Claude est annoncé. En quelques heures, 285 milliards de dollars s’évaporent. Les marchés parlent de SaaSapocalypse, les analystes qualifient le secteur logiciel de « radioactif », et soudain la profession juridique découvre qu’elle pourrait, par endroits, être automatisée. Panique boursière, tribunes catastrophées, prophéties de fin du droit. Bref : un vertige collectif provoqué par… un outil de révision contractuelle. On a connu tremblement de terre plus viril.

Pourtant, si l’on retire les violons, le décor apparaît moins dramatique. L’IA n’a rien détruit ce jour-là ; elle a simplement soulevé le tapis. Or, sous celui-ci, nul cataclysme : seulement un confort intellectuel soigneusement entretenu, des habitudes repassées au fer doctrinal, des certitudes amidonnées comme des chemises de colloque. Ce qui vacille n’est pas la profession ; ce sont ses automatismes. La première — la machine — n’abolit pas le juriste ; la seconde — la routine — révèle que certaines tâches relevaient davantage de la répétition distinguée que du génie flamboyant. Une exécution élégante, certes. Mais une exécution tout de même.

Et c’est là que l’ego tousse.

Car la valeur du juriste n’a jamais résidé dans la frappe, la recherche brute ou la reformulation standardisée. Elle se situe dans la capacité à interpréter, arbitrer, contextualiser, anticiper — bref, dans ce que l’on ne peut pas « copier-coller » sans rire jaune. L’IA ne supprime pas cette valeur : elle la met à nu. Elle déplace le centre de gravité du métier. Ce qui passait pour du temps incompressible devient compressible. Ce qui relevait de l’endurance semble instantané. Ce qui faisait illusion comme technicité se mue en script. Et soudain, la question n’est plus : « Qui a travaillé le plus tard ? », mais :

« Qui a compris ce qu’il faisait ? ».

Richard Susskind le répète depuis des années : les professions ne disparaissent pas nécessairement ; elles se déplacent. Certains ont lu ses analyses comme une annonce de décès. Il s’agit plutôt d’une redistribution des cartes. Les clients — entreprises, directions juridiques, investisseurs — n’alignent plus les billets pour des heures passées mais pour des décisions éclairées. Ils paient pour de la stratégie, du contexte, du discernement.

L’automatisation n’élimine pas le complexe ; elle élimine le confortable. Et c’est précisément ce déplacement qui dérange, parce qu’il retire au prestige une partie de son maquillage.

Les signaux, d’ailleurs, racontent une transformation, pas un effondrement.

Les directions juridiques internalisent.

Les cabinets commencent à investir dans les legal ops.

Les outils de gestion contractuelle, de compliance automatisée, d’analyse documentaire prolifèrent.

Les premières enquêtes sectorielles confirment d’ailleurs cette évolution progressive : selon plusieurs études publiées entre 2023 et 2024 par Thomson Reuters et Wolters Kluwer, plus de 60 % des cabinets et directions juridiques déclarent expérimenter des outils d’intelligence artificielle générative, mais moins d’un cinquième d’entre eux les ont réellement intégrés à leurs processus opérationnels. Autrement dit : l’outil circule plus vite que la transformation qu’il annonce.

Le développement rapide des legaltech illustre également cette mutation. On recense aujourd’hui plus d’une centaine de legaltech en France et plusieurs centaines en Europe, couvrant des domaines allant de la gestion contractuelle automatisée à la conformité réglementaire ou à l’analyse documentaire.

L’adoption par certains grands cabinets d’outils d’IA générative spécialisés — à l’image de Harvey, déployé auprès de plusieurs milliers d’avocats dans des cabinets internationaux tels qu’Allen & Overy — montre d’ailleurs que l’enjeu n’est plus tant de savoir si ces technologies seront utilisées que de comprendre comment elles transformeront l’organisation du travail juridique.

Le marché ne s’écroule pas : il se reconfigure.

Et l’on comprend que ce ne sont pas les juristes qui disparaissent, mais bien certaines façons de l’être – du calme, donc ! Courage, ne fuyons pas !

Mais que les réactionnaires se rassurent sur certaines de leurs positions : cela ne signifie évidemment pas que ces technologies soient dépourvues de tout risques. Plusieurs affaires récentes ont d’ailleurs illustré les limites de ces outils lorsqu’ils sont utilisés sans contrôle critique. En 2023, dans l’affaire Mata v. Avianca, un tribunal fédéral américain a sanctionné des avocats pour avoir produit des références jurisprudentielles fictives générées par un outil d’intelligence artificielle, rappelant que ces systèmes peuvent produire des réponses plausibles … mais erronées.

Quant aux biais algorithmiques, ils constituent également un enjeu réel. Les systèmes d’intelligence artificielle apprennent à partir de données existantes et peuvent ainsi reproduire — voire amplifier — certaines asymétries présentes dans les corpus juridiques ou économiques. Le meilleur — ou pire — exemple reste sans doute l’affaire State v. Loomis aux États-Unis.

En 2013, un logiciel d’évaluation du risque de récidive, COMPAS, développé par la société Equivant, est utilisé lors de la condamnation d’Eric Loomis dans l’État du Wisconsin. L’algorithme conclut à une forte probabilité de récidive et cette estimation est prise en compte par le juge dans la détermination de la peine. L’intéressé conteste alors la décision, estimant être jugé non sur ses actes mais sur un calcul probabiliste dont les paramètres lui sont inaccessibles. L’affaire révèle surtout un problème plus profond : ces outils se fondent sur des données issues de décisions passées et peuvent ainsi reproduire les biais structurels déjà présents dans les systèmes judiciaires.

Plusieurs travaux ont d’ailleurs montré que certains modèles de prédiction de la récidive avaient tendance à surévaluer le risque pour certains groupes sociaux ou ethniques, non par intention discriminatoire de l’algorithme lui-même, mais parce que les données historiques sur lesquelles il s’appuie reflètent déjà des déséquilibres existants.

Dans ce genre de cas de figure, l’algorithme ne crée pas alors directement le biais ; il l’hérite — et parfois l’amplifie …

Enfin, un autre risque souvent évoqué concerne la dépendance cognitive : à mesure que ces outils deviennent plus performants, la tentation peut apparaître de déléguer certaines étapes du raisonnement juridique, au risque d’affaiblir progressivement la capacité critique et l’autonomie intellectuelle des professionnels.

Or le droit n’est pas seulement un résultat ; il est un raisonnement. Une qualification, une hiérarchie de normes, une interprétation contextuelle. Si l’outil commence à produire directement des réponses sans que l’utilisateur ne maîtrise le chemin intellectuel qui y conduit, la compétence se déplace insensiblement : on passe de juristes capables de construire un raisonnement à des utilisateurs capables de vérifier une proposition. La différence peut sembler subtile ; elle est en réalité décisive.

À force de déléguer les premières étapes de l’analyse, le risque est de conserver l’apparence du raisonnement sans en exercer réellement la mécanique. Et dans une profession où l’on confond déjà volontiers la densité d’un document avec la profondeur d’une pensée, l’illusion pourrait s’avérer remarquablement confortable : un raisonnement impeccable … tant que personne ne demande qui l’a réellement construit.

Toutefois il nous faut rester mesurés : reconnaître ces risques ne signifie pas céder au catastrophisme. Comme pour toute innovation technique, l’enjeu n’est pas de refuser l’outil, mais d’apprendre à l’encadrer, à le comprendre et à l’utiliser avec discernement. Il ne fait nul doute que les « problèmes » cités plus haut seront, au fur et à mesure, débroussaillés. Et alors, le véritable risque ne sera pas l’IA …

… Mais bien l’immobilité.

II  — Une mutation annoncée, mais ajournée

Et cette inertie n’est pas née en 2026. Déjà, dans les années 1990, certains travaux évoquaient l’évolution des compétences juridiques   face    aux    transformations économiques. Les tribunes des années 2000 s’interrogeaient sur les « juristes de demain » — formule qui, avec le recul, sonne moins comme une anticipation que comme un avertissement ignoré.

Depuis, la profession sait qu’elle doit évoluer … et elle temporise avec un talent certain. Elle produit d’excellents techniciens du droit dans un monde qui attend désormais des architectes de systèmes. Alors on s’affole à chaque nouveauté comme si le ciel tombait — puis on s’y met en silence, comme d’habitude.

L’imprimerie devait tuer les juristes ; elle a enrichi les bibliothèques.

Les bases de données devaient dissoudre la doctrine ; elles ont allégé les sacoches.

Internet devait banaliser la norme ; il a accéléré sa circulation.

Et aujourd’hui, quelques décisions disciplinaires liées à l’usage maladroit de l’IA, ou débats (légitimes) autour de l’AI Act, suffisent à rallumer la grande liturgie du désastre. Réguler, évidemment! Confondre l’abus avec la mutation, beaucoup moins.

III  — Former des techniciens ou des architectes ?

Pendant ce temps, ailleurs, on agit. À Stanford, l’interdisciplinarité n’est plus un slogan : elle est la structure, et en son cœur, porte notamment le Legal design. À Harvard, droit, technologie et économie dialoguent sans demander la permission aux silos. Là-bas, l’hybridation n’est pas une coquetterie pour étudiants curieux ; elle constitue l’ossature même de la formation. Non par effet de mode, mais par réalisme : le droit ne s’exerce plus dans un monde compartimenté ; pourquoi continuer à l’enseigner comme tel ?

La comparaison mérite toutefois d’être nuancée. Dans les universités américaines ou britanniques, les law schools sont historiquement structurées comme des formations professionnelles intégrées à des universités fortement interdisciplinaires, où les croisements avec l’économie, la gestion ou les sciences sociales sont institutionnalisés. Le modèle français, davantage ancré dans une tradition disciplinaire et académique, privilégie quant à lui une spécialisation progressive et une forte exigence conceptuelle.

Cette différence ne signifie d’ailleurs pas que l’un des modèles serait intrinsèquement supérieur à l’autre. La formation juridique française conserve notamment une force reconnue : la solidité de ses constructions conceptuelles et la précision de son raisonnement doctrinal. La question est donc moins celle d’un remplacement que d’un enrichissement : comment préserver cette exigence intellectuelle tout en intégrant les transformations organisationnelles et technologiques du métier.

Néanmoins, force est de constater qu’en France, l’université avance avec la prudence d’un notaire face à un contrat mal rédigé. Si on y forme des juristes d’une rigueur doctrinale admirable, ces derniers sont parfois moins armés pour comprendre les systèmes qui redessinent leur environnement. Voilà la limite : on brandit les doubles diplômes d’élite comme des talismans, accessibles à une minorité, rendant exceptionnel ce qui devrait être structurel.

Et ils ouvrent des portes, certes, ces crédits ECTS! Mais ils ne suffisent tout simplement pas. Un label ne remplace pas une compétence. Une ligne sur un CV ne garantit pas la compréhension des logiques qui structurent déjà la pratique. Car si prestige rassure, la maîtrise, elle, se travaille. (Et non, elle ne s’obtient pas par simple apposition d’un logo en bas de page.)

La question n’est plus de savoir s’il faut ajouter un cours d’IA en option. Elle est plus brutale : peut-on encore former des juristes exclusivement juristes ?

Spoiler : non. Plus vraiment.

La réponse n’a pourtant rien de révolutionnaire. Elle tient du bon sens obstiné : revoir les maquettes pédagogiques pour que les croisements entre droit, économie, gestion et technologie cessent d’être des privilèges élitistes et deviennent des fondations accessibles. Introduire des enseignements sur les systèmes dans lesquels le droit s’insère déjà : plateformes, data, gouvernance algorithmique, legal ops. Former les étudiants à l’usage des outils qui apparaissent dans les cabinets, les directions juridiques et les organisations, non pour encourager la délégation paresseuse de la réflexion, mais pour apprendre à dialoguer avec ces logiciels, à en comprendre les logiques, à en identifier les angles morts et les biais. S’entraîner avec eux plutôt que les fantasmer, les analyser plutôt que les diaboliser, afin que l’outil reste à sa place : un instrument, non un substitut.

Multiplier également la présence d’acteurs du marché — directions juridiques, responsables innovation, consultants en transformation, legal designers, responsables legal ops — afin que les étudiants cessent de croire que leur microcosme se limite à la plaidoirie ou à la rédaction de conclusions, et comprennent que le droit se manage, s’organise, se pilote, se mesure. Non pour transformer les facultés en écoles de commerce bis, mais pour éviter qu’elles ne deviennent des conservatoires d’un monde qui se reconfigure sans elles.

Et par tout cela, il ne s’agit ni de sacrifier la rigueur doctrinale, ni de céder à une fascination technologique naïve, mais simplement de cesser d’opposer diplômes et compétences, théorie et exécution, prestige académique et compréhension opérationnelle. L’excellence française pour la solidité conceptuelle ; l’approche anglo- saxonne pour l’autonomie stratégique et la capacité d’action. L’une sans l’autre produit des juristes incomplets. Ensemble, elles formeraient des profils capables non seulement d’interpréter le droit, mais d’en comprendre l’écosystème, d’en anticiper les mutations et, éventuellement, de les orienter.

IV  — L’hybridation existe déjà

Certaines initiatives, heureusement, ne se contentent pas de philosopher sur l’incendie : elles apprennent à manier l’extincteur. Depuis des années, Bruno Deffains travaille à penser le droit dans ses interactions avec l2’3économie et les organisations. Le DU Transformation numérique du droit et Legaltech, qu’il dirige avec Stéphane Baller à Panthéon-Assas, s’inscrit dans cette logique.

On y étudie les legaltechs non comme gadgets, mais comme symptômes d’une mutation profonde. On y dissèque des modèles économiques, mesure les effets organisationnels, met les mains dans les outils. Surtout, on sort du texte pur : Technodroit, LegalOps Day… Là où la doctrine débat, le terrain tranche. Là où certains rêvent d’un droit hors-sol, nous observons la pratique en mouvement — et ça fait du bien, même si ça pique.

Autrement dit : on regarde le droit en train de changer, plutôt que de commenter celui d’hier avec élégance.

Et pourtant, tout cela reste cantonné à un diplôme universitaire, surprenamment constitué d’une dizaine d’élèves à peine cette année. Une périphérie. Une expérimentation, quand cela devrait irriguer le cœur des formations. Quelques masters émergent, certes, mais trop peu. Beaucoup trop peu. Les universités avancent. Lentement. Poliment. Conservatrices. Tandis qu’au même moment, le marché accélère. Sauf que si l’université ne forme pas ces profils hybrides, d’autres le feront : cabinets de conseil, écoles privées et entreprises technologiques se rueront sur eux. Alors, le centre de gravité de l’expertise se déplacera — et le droit, paradoxalement, perdra de son influence dans les environnements qu’il prétend réguler.

Pour les étudiants, la conséquence est simple : attendre devient risqué. Il faut chercher, croiser, expérimenter. Comprendre que la formation ne se limite plus à un programme. Faire des « assemblages d’études supérieures ». Dans mon propre parcours, suivre des enseignements de management, étudier les legaltechs, travailler sur l’IA n’a rien d’ornemental : c’est devenu structurel. J’ai dû la bâtir, cette structure, bout à bout, et recherches après recherches.

Pour autant, serai-je une juriste de demain ? Peut-être. J’aurai au moins tenté de comprendre le terrain avant d’y courir.

Mais ce ne sera pas le cas de tous, et c’est bien là que l’écart se creuse.

Il ne s’agit donc pas de transformer les facultés en incubateurs ou de se préparer à l’ingénierie pure, mais de reconnaître que la compétence juridique ne se suffit plus à elle-même. Le droit doit dialoguer avec l’économie, le management et la technologie — non pour se dissoudre, mais pour rester central. Le juriste ne doit pas devenir scientifique, mais rester suffisamment lucide pour ne pas se faire piloter par ceux qui le sont.

Former comme en 2005 dans un monde structuré par des systèmes automatisés, des plateformes et des données massives n’est pas une prudence. C’est une fragilité — peut- être même une faute.

En définitive, l’IA ne signe pas la fin du droit. Elle souligne simplement la fin du juriste immobile. Et si l’université refuse de bouger, le marché, lui, ne lui demandera pas son avis.

Il passera.

Il triera.

Et il gardera à ses côtés ceux qui auront appris à marcher.

Le diplôme Universitaire Transformation Numérique du Droit & Legaltech de l’Université Paris-Panthéon Assas Diplôme d’Université Transformation numérique du droit & LegalTech – Formation | Université Paris-Panthéon-Assas est en formation continue et initiale de janvier à novembre les lundis et mardi de 18 à 21 heures prépare à acquérir les compétences nécessaires pour accompagner les transformations du droit. Créée il y a 10 ans par Bruno Deffains & Stephane Baller cette formation organise la seule manifestation en France qui rassemble en septembre les LegalOps #LegalOpsDay et le concours d’innovation des jeunes talents du droit : #TechnoDroit ! durant les rendez-vous des transformations du droit Open Law Village de la Justice.

Kelly-Marie Bekoum Essokolo
Etudiante du Diplôme Universitaire Transformation Numérique du Droit & Legaltech de l’Université Paris-Panthéon Assas