L’IA générative pourrait accentuer les inégalités professionnelles entre les femmes et les hommes, alerte l’OIT


L’IA générative pourrait accentuer les inégalités professionnelles entre les femmes et les hommes, alerte l’OIT
Selon un nouveau rapport de l’Organisation internationale du Travail (OIT) publié le 4 mars, l’essor de l’intelligence artificielle générative pourrait affecter davantage les emplois occupés par des femmes que ceux occupés par des hommes. En cause : la concentration des femmes dans des métiers plus facilement automatisables et leur sous-représentation persistante dans les secteurs technologiques.

Publié le 4 mars, le rapport de l’OIT intitulé « Gen AI, occupational segregation and gender equality in the world of work » souligne que les professions à dominante féminine sont presque deux fois plus exposées à l’IA générative que celles dominées par les hommes. Cette situation s’explique par trois principaux facteurs : la forte présence des femmes dans des emplois susceptibles d’être automatisés, leur faible représentation dans les métiers liés à l’IA et aux disciplines scientifiques et technologiques, et le risque que les systèmes d’IA reproduisent les biais de genre présents dans la société.

Des emplois féminisés particulièrement exposés

Dans les pays pour lesquels des données comparables sont disponibles, environ 29 % des professions à dominante féminine sont exposées à l’IA générative, contre 16 % des professions dominées par les hommes. L’écart est encore plus marqué parmi les métiers les plus menacés par l’automatisation : 16 % des professions féminisées appartiennent à la catégorie de risque le plus élevé, contre seulement 3 % des professions majoritairement masculines.

Cette vulnérabilité s’explique en grande partie par la ségrégation professionnelle. Les femmes sont surreprésentées dans les métiers administratifs et de soutien aux entreprises — secrétariat, accueil, gestion des paiements ou assistance comptable — où les tâches sont souvent routinières et codifiables, donc plus facilement automatisables par l’IA générative. À l’inverse, les hommes sont davantage présents dans des secteurs comme la construction, l’industrie manufacturière ou certains métiers manuels, où les tâches restent plus difficiles à automatiser.

À l’échelle mondiale, les femmes sont plus exposées que les hommes dans 88 % des pays étudiés. Dans certaines économies, comme la Suisse, le Royaume-Uni ou les Philippines, plus de 40 % de l’emploi féminin pourrait être concerné. Globalement, l’exposition atteint 41 % des emplois dans les pays à revenu élevé, contre 11 % dans les pays à faible revenu, « reflétant des différences dans les structures professionnelles et le degré de préparation numérique », indique l’OIT. « L’intelligence artificielle générative n’entre pas dans un marché du travail neutre », souligne Anam Butt, coautrice du rapport. Les normes sociales discriminatoires, la répartition inégale des responsabilités familiales et des politiques économiques et du travail qui ne répondent pas pleinement aux besoins des femmes et des hommes continuent de déterminer qui accède à quels métiers et dans quelles conditions. Les femmes se retrouvent ainsi concentrées dans des professions plus susceptibles d’être automatisées et restent sous-représentées dans les emplois liés à l’IA, exposées à des risques plus élevés mais à moins d’opportunités issues de cette transition technologique. »

Des opportunités encore peu accessibles aux femmes

Si l’IA générative devrait stimuler la création d’emplois dans les secteurs technologiques, les femmes restent largement absentes de ces opportunités. En 2022, elles ne représentaient qu’environ 30 % de la main-d’œuvre mondiale dans l’intelligence artificielle, une progression limitée par rapport à 2016.

Elles demeurent également sous-représentées dans les métiers des sciences, des technologies, de l’ingénierie et des mathématiques (STEM), notamment dans des domaines très demandés comme l’ingénierie et le développement de logiciels. Cette situation limite leur accès aux nouvelles compétences et aux postes décisionnels liés à l’IA.

Pour les entreprises, ce déséquilibre représente aussi une perte potentielle de talents et de diversité, facteurs souvent associés à l’innovation.

Une technologie qui peut reproduire les biais sociaux

Le rapport rappelle que l’IA générative n’est pas neutre. Conçue et entraînée dans des environnements sociaux et économiques existants, elle peut reproduire les biais présents dans les données et les structures qui l’ont façonnée.

Des systèmes d’IA ont déjà montré qu’ils pouvaient défavoriser les femmes dans certains domaines, comme le recrutement, l’évaluation salariale, l’accès au crédit ou certains services. Ces risques peuvent être encore plus importants pour les femmes confrontées à des discriminations multiples, liées notamment à l’origine ethnique, au handicap ou au statut migratoire. « Sans garde-fous, l’IA générative peut amplifier ces inégalités à grande échelle », tonne l’OIT.

Des choix politiques décisifs

Selon l’agence onusienne, l’impact le plus répandu de l’IA générative concernera probablement la transformation de la qualité du travail plutôt que la disparition massive d’emplois. L’IA peut modifier les tâches, intensifier le rythme de travail, accroître la surveillance ou réduire l’autonomie des salariés. Mais elle peut aussi, si elle est bien encadrée, améliorer la productivité, les conditions de travail et l’équilibre entre vie professionnelle et vie privée.

L’organisation souligne donc l’importance des politiques publiques, du dialogue social et de la régulation pour orienter cette transformation. Intégrer l’égalité de genre dans la conception et la gouvernance de l’IA, favoriser l’accès des femmes aux compétences numériques et lutter contre la ségrégation professionnelle sont autant de leviers jugés essentiels.

Pour les auteurs du rapport, l’impact de l’IA sur l’emploi des femmes n’est pas inévitable. Des institutions du marché du travail solides et un dialogue social actif pourraient permettre de faire de l’intelligence artificielle un levier d’égalité plutôt qu’un facteur d’amplification des inégalités existantes.

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