Un nouveau regard sur la donnée fiscale : du désordre à la précision
La maxime « garbage in, garbage out » s’applique de façon saisissante au monde de la fiscalité d’entreprise. Dans de nombreuses grandes structures, la qualité des données fiscales en amont laisse à désirer : fichiers incomplets, hétérogènes ou mal structurés, provenant de multiples sources internes peu harmonisées. Cette situation contraint les directions fiscales à consacrer un temps considérable à la vérification et à la qualification des données avant toute exploitation ou transmission.
Dans ce contexte, la série Les nouvelles frontières de la fiscalité met en lumière chaque mois une personnalité engagée dans la transformation du secteur. Pour ce cinquième épisode, c’est Walid Eljaafari , fondateur d’une des tax tech les plus innovantes du marché français — Algonomia — qui partage sa vision de l’avenir fiscal.
Une tax tech centrée sur l’algorithmie et la simulation fiscale
Se présentant avec humilité, Walid Eljaafari préfère ne pas revendiquer détenir la seule tax tech française, mais reconnaît qu’Algonomia est l’une des plus investies dans les technologies disruptives. Son entreprise a récemment généralisé une fonctionnalité d’intelligence artificielle générative à l’ensemble de ses clients, illustrant l’avance technologique qu’elle revendique.
Mais le cœur du métier d’Algonomia reste la modélisation fiscale : créer des simulations précises, notamment dans le domaine des prix de transfert, afin de projeter les effets potentiels de réformes fiscales ou de modifications de politiques internes. Cette approche vise à accompagner les entreprises dans l’adaptation de leurs configurations fiscales à partir de données réelles et structurées.
Des tuyaux d’abord, des algorithmes ensuite
Si l’ambition première d’Algonomia était de proposer un outil de modélisation des prix de transfert, l’entreprise a rapidement compris que la qualité de la donnée disponible était insuffisante pour alimenter des modèles fiables. Dès lors, un travail fondamental s’est imposé : construire les « tuyaux » nécessaires à la captation, au nettoyage et à l’agrégation des données issues des ERP (systèmes de gestion intégrée).
L’objectif ? Offrir une plateforme capable de centraliser la donnée financière et fiscale de l’entreprise pour la rendre exploitable en modélisation. Là où les fiscalistes se contentaient autrefois de feuilles Excel artisanales — difficiles à maintenir et rapidement obsolètes —, Algonomia propose une technologie durable, accessible aux fiscalistes sans compétences en codage, et intégrée de manière cohérente aux systèmes d’information.
Une fiscalité encore en désordre
Contrairement à une idée reçue, la donnée fiscale est loin d’être mieux rangée que la donnée juridique. Les déclarations fiscales elles-mêmes s’appuient souvent sur des informations peu fiables, mal consolidées, et peu préparées pour une exploitation automatisée. La majorité des logiciels de déclaration existants se contentent d’être des « tuyaux d’émission » vers les administrations, sans valorisation de la donnée ni contrôle de sa cohérence.
C’est précisément là qu’Algonomia innove, avec une exigence de « data proprisation » : nettoyer, auditer, tester et structurer les données afin de permettre un pilotage fiscal sécurisé et pertinent. Cela inclut la génération de scénarios alternatifs, indispensables à la prise de décisions fiscales stratégiques — notamment dans des environnements complexes comme celui du Pilier 2, où de multiples options déclaratives sont disponibles.
Une abstraction algorithmique des systèmes fiscaux
L’un des grands défis d’Algonomia est de rendre les règles fiscales intelligibles par la machine. La diversité des impôts (impôt sur les sociétés en France et dans d’autres pays, régimes spécifiques aux juridictions) impose une capacité d’abstraction algorithmique. L’objectif est de rendre paramétrables tous les degrés de liberté des différentes normes fiscales, tout en conservant des composants agnostiques capables de s’adapter à plusieurs systèmes.
Cette approche ambitieuse repose sur une conviction forte : la fiscalité devrait être machine actionable. Alors que seuls 45 % des administrations fiscales dans le monde disposent de règles fiscales lisibles par machine (machine readable), Algonomia milite pour un droit fiscal exécutable, capable d’être intégré directement dans les systèmes des entreprises. Cela permettrait non seulement de réduire les coûts de conformité, mais aussi d’éliminer les risques d’erreur liés à des interprétations divergentes.
Fiscalité : une friction inutile si elle est mal implémentée
Pour Walid Eljaafari, la fiscalité est une friction dans le monde des affaires, un coût inévitable — mais qu’il est absurde d’alourdir avec des dépenses technologiques supplémentaires et des risques juridiques évitables. Selon lui, il appartient au législateur de concevoir un droit fiscal compréhensible et exploitable, plutôt que de transférer cette responsabilité au contribuable.
C’est pourquoi Algonomia adopte une démarche open source : partager ses développements pour faire progresser l’ensemble de la communauté fiscale. L’entreprise refuse d’optimiser pour l’administration, préférant se concentrer sur l’analyse des risques encourus par les entreprises au moment de leurs transmissions de données (CBCR, Pilier 2, etc.), dans une logique de transparence proactive.
Fiscalité, confiance et simplification
Dans cette vision, la fiscalité ne doit pas être un obstacle ni un casse-tête. Elle doit être un outil clair, compréhensible et intégré aux processus de gestion. L’objectif n’est pas seulement de calculer un impôt, mais de comprendre les règles, d’en anticiper les effets et de les appliquer sans complexité inutile.
L’avenir de la fiscalité assistée par l’IA : entre efficacité et éthique
L’intelligence artificielle : un outil, pas une solution magique
Walid Eljaafari insiste sur un point crucial : si l’intelligence artificielle peut considérablement accélérer certains processus — synthèse documentaire, traduction, extraction d’information —, elle n’a pas vocation à remplacer l’intelligence humaine sur des problématiques complexes comme la fiscalité. Selon lui, la fiscalité est une construction humaine, complexe par essence, et doit donc rester compréhensible et calculable par les humains. C’est pourquoi il défend l’idée que plutôt que de chercher à automatiser des calculs fiscaux complexes via l’IA, il serait plus pertinent de simplifier les règles fiscales elles-mêmes.
Des cas d’usage concrets de l’IA dans Algonomia
Algonomia n’écarte pas pour autant l’intelligence artificielle. Au contraire, la solution l’intègre intelligemment dans les cas d’usage où elle apporte une vraie valeur ajoutée : analyse et synthèse de mémos fiscaux multilingues, intégration de documents qualitatifs comme les rapports d’audit ou les lettres de conseil, et production de synthèses dans la langue de travail du directeur fiscal. Ces fonctionnalités permettent d’aller bien au-delà du simple reporting en rendant exploitables des informations provenant de multiples juridictions.
Une solution adaptée aux exigences du contrôle interne
L’outil développé par Algonomia répond également aux exigences du contrôle interne, notamment en matière de documentation et de veille réglementaire. Bien que l’entreprise ne travaille pas sur des bases de données externes, elle permet une veille efficace à partir des documents internes des groupes. Cela offre, par exemple, la possibilité de restituer des synthèses claires de lettres fiscales locales (comme celles en coréen ou en japonais) à un directeur fiscal français, dès lors que ces documents sont intégrés dans la base.
Pilotage global : CBCR, pilier 1, pilier 2, et au-delà
Algonomia permet aujourd’hui à ses clients de piloter efficacement leurs obligations fiscales mondiales, y compris les dispositifs complexes tels que le CbCR, le pilier 1 et le pilier 2. L’outil se positionne même comme un levier de communication autour de l’empreinte fiscale du groupe, contribuant à la production de rapports dédiés à la fiscalité, que certains groupes publient en parallèle de leur rapport annuel.
Vers une fiscalité plus collaborative et exécutable
Pour l’avenir, Walid Eljaafari espère une évolution vers une fiscalité plus transparente, collaborative et exécutable, notamment portée par l’OCDE. Il observe déjà des signes d’ouverture, notamment dans les processus de fabrication du droit fiscal, où les administrations fiscales collaborent davantage avec les contribuables. Algonomia se tient prête à accompagner ce mouvement en proposant un code open source et en organisant des ateliers avec les administrations pour tester et affiner la qualité des normes fiscales proposées.
Les défis d’adoption en entreprise
Malgré ses atouts, la solution d’Algonomia n’est pas encore adoptée par l’ensemble des grandes entreprises françaises. Selon Walid Eljaafari, plusieurs facteurs freinent cet équipement généralisé : un manque de maturité sur les enjeux liés au pilier 2, une rationalisation encore insuffisante des processus fiscaux, et surtout, une difficulté à démontrer un retour sur investissement immédiat en dehors de situations de redressement fiscal avéré. Le paradoxe, souligne-t-il, est que l’amélioration de la sécurité fiscale du groupe peut être difficile à valoriser économiquement si l’objectif n’est pas l’optimisation fiscale mais la conformité.
Une fiscalité assistée, mais toujours maîtrisée
En conclusion, Algonomia incarne une vision exigeante et pragmatique de la transformation numérique de la fiscalité. Si les outils technologiques, notamment l’intelligence artificielle, peuvent grandement faciliter la gestion, l’analyse et la communication des données fiscales, ils ne remplacent ni la compréhension humaine, ni la nécessité de règles fiscales claires et applicables. À travers une plateforme évolutive, collaborative et ouverte, Algonomia participe activement à repousser les frontières de l’innovation en fiscalité — sans jamais perdre de vue l’objectif fondamental : servir au mieux ses clients dans un cadre sécurisé, transparent et responsable.
Rendez-vous au prochain épisode pour découvrir les nouvelles avancées d’Algonomia et les défis à venir dans l’univers de la fiscalité digitale
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