Une révolution anticipée dans les écoles de droit
En 2016, un rapport visionnaire – probablement signé par le Boston Consulting Group – annonçait qu’en 2030, les cabinets d’avocats n’auraient plus besoin ni de stagiaires, ni de jeunes collaborateurs. Cette projection a profondément marqué Enke Kebede, alors directrice de l’école d’avocats de Strasbourg, bien avant que l’intelligence artificielle ne devienne un sujet de société. Ce fut le point de bascule d’un engagement fort en faveur de la transformation de la formation juridique.
Deux options s’offraient à elle : fermer l’école ou réinventer la façon d’enseigner le droit. Elle a choisi la seconde.
L’innovation comme boussole pédagogique
Enke Kebede s’est engagée dans une croisade pour l’innovation, tant pédagogique que professionnelle. Sa conviction ? Pour former les avocats de demain, il faut comprendre les compétences qui seront requises dans dix ans. C’est cette obsession du futur, voire de l’« après-demain », qui l’a poussée à introduire l’innovation dans un milieu juridique encore très classique.
L’apprentissage ne pouvait plus se limiter à une simple transmission descendante du savoir. Elle a donc lancé une école de l’innovation basée sur des méthodes actives : reverse mentoring, projets concrets, apprentissage in situ. Objectif : apprendre par le faire, même sans ressources, pour mieux se préparer à l’imprévu.
Vers un avocat entrepreneur
En 2016, parler d’« avocat entrepreneur » relevait presque du sacrilège. Pourtant, Enke Kebede a défendu cette approche en rupture avec la tradition. Elle a mobilisé une communauté d’avocats et d’élèves pour produire un rapport visionnaire : L’avocat post-révolution numérique. Cette réflexion collective posait les bases d’un nouveau profil d’avocat, plus agile, entrepreneur, capable d’anticiper les mutations de la profession.
Il s’agissait aussi de décloisonner le monde juridique, trop souvent enfermé dans une logique strictement juridico-juridique. Des initiatives comme celles portées par Benoît Dumontet visaient justement à rapprocher les écoles des futurs employeurs et à ouvrir les jeunes professionnels sur le monde réel.
Une génération en quête de sens
Au fil des années, Enke Kebede a pu observer une transformation profonde des aspirations des jeunes générations. Fini le modèle d’une carrière linéaire de trente ans dans le même cabinet. Les jeunes juristes recherchent désormais un équilibre entre vie personnelle et vie professionnelle, mais surtout un métier porteur de sens. Cette quête existentielle les rend capables de changer radicalement de voie si le droit ne répond pas à leurs attentes.
Dépasser le cadre du droit : vers l’interdisciplinarité
Le monde du droit ne se résume pas aux avocats. Il existe un véritable écosystème interprofessionnel autour de la matière juridique – de la sécurité alimentaire à l’urbanisme, en passant par les nouvelles technologies. Or, l’université continue de former au droit, mais pas à un métier. L’enjeu est donc de créer, ailleurs, ces espaces de rencontre entre disciplines : écoles professionnelles, projets transversaux, incubateurs.
Magnum Legal Club : penser le droit autrement
Dans cette optique, Enke Kebede a cofondé Magnum Legal Club avec deux associés aux profils complémentaires :
- Vincent Guiguen, expert du recrutement dans les cabinets d’avocats depuis plus de 20 ans ;
- Fabrice Mauléon, innovateur aguerri et pionnier des soft skills dès 2014.
Leur constat : l’intelligence artificielle transforme radicalement les compétences juridiques. Face à cette recomposition du métier, il faut repenser la formation et l’intégration des jeunes juristes, en tenant compte de leurs nouvelles attentes et des bouleversements technologiques à venir.
Repenser le cabinet d’avocats à l’ère de l’intelligence artificielle
Alors que la technologie évolue à un rythme effréné, la profession juridique est confrontée à un double défi : intégrer les outils d’intelligence artificielle et s’adapter aux nouvelles attentes des jeunes générations. Chez Magnum Legal Club, cette transformation ne se pense pas uniquement en termes techniques. Elle doit reposer sur une vision stratégique, humaine et systémique.
L’IA ne suffit pas : la transformation doit aussi être humaine
Beaucoup de directions juridiques et de cabinets ont déjà adopté des outils d’intelligence artificielle. Cependant, comme l’explique Enke Kebede, l’introduction de ces technologies sans réflexion sur les impacts humains produit des résistances. Les juristes – avocats comme juristes d’entreprise – sont structurellement formés à une culture du risque faible et du changement lent. Le simple fait d’implémenter une IA n’emporte pas l’adhésion : il faut comprendre ce que cette technologie implique, et surtout, comment elle modifie les modes de travail.
Une transformation managériale de fond
La question ne se limite pas à la technique. Elle touche au management des talents : quels profils juridiques sont capables d’évoluer dans ce nouveau paradigme ? Faut-il les accompagner ou les repositionner ? Aujourd’hui, les juristes sont recrutés sur la base de leurs diplômes et de leur maîtrise théorique du droit. Demain, il faudra également évaluer leur agilité, leur créativité, leur capacité à travailler en interaction constante avec des systèmes intelligents.
Recruter et manager autrement : vers le juriste 3.0
Avec l’automatisation de certaines tâches juridiques, la collaboration entre humains et IA devient la norme. Le recruteur ne cherchera plus uniquement un technicien du droit, mais un professionnel capable de co-construire des solutions avec des machines. Cela implique aussi de revoir les pratiques managériales : comment encadrer une équipe composée à la fois d’humains et d’algorithmes ? Comment répartir les tâches, évaluer les performances et maintenir la motivation ?
Enke Kebede insiste sur l’urgence de développer un nouveau référentiel de compétences. Celui qu’elle avait élaboré pour la profession d’avocat en 2022 est déjà obsolète sur plusieurs points. Par exemple, la rédaction juridique ne se définit plus seulement par la production d’un texte, mais par la capacité à superviser, relire et affiner les contenus générés par l’IA.
L’enseignement juridique à réinventer
La transformation touche aussi l’enseignement supérieur. Les bases théoriques du droit doivent être conservées, mais les méthodes pédagogiques doivent profondément évoluer. Aujourd’hui, grâce à l’intelligence artificielle, il devient possible d’offrir une formation entièrement personnalisée, adaptée au rythme, aux besoins et même à l’état émotionnel de chaque étudiant.
Cela marque la fin de l’enseignement en amphithéâtre impersonnel pour des centaines d’élèves. L’IA permet une individualisation des apprentissages, précieuse notamment dans la prise en compte du handicap. Encore faut-il que les enseignants disposent des bons outils, et qu’ils soient formés à ces nouvelles modalités d’apprentissage.
Un rôle accru pour les éditeurs juridiques
Dans cette nouvelle ère, les éditeurs juridiques – comme Lamy Liaisons – ont un rôle majeur à jouer. Non plus seulement fournisseurs de contenus ou de bases de données, ils peuvent devenir des partenaires clés de la transformation pédagogique et professionnelle. Grâce à leur expertise et à leurs ressources, ils peuvent concevoir des outils d’accompagnement, aider à structurer les parcours de formation, et favoriser l’intégration de l’IA dans les écoles et universités de droit.
Mais il ne s’agit pas seulement de produire des outils. L’enjeu est aussi d’accompagner la transition culturelle, d’aider les professionnels à comprendre ce que l’IA peut leur apporter, et à se positionner dans une chaîne de valeur profondément bouleversée.
La redéfinition de la valeur ajoutée
Avec l’automatisation des tâches standardisées, seuls les spécialistes pourraient survivre ? Peut-être. Mais cette approche ultra-segmentée ne convient pas toujours aux clients, qui recherchent de plus en plus des interlocuteurs capables de prendre de la hauteur, de croiser les disciplines et de proposer une vision stratégique.
C’est ici que se situe un enjeu fondamental : repenser la chaîne de valeur dans le secteur juridique. Dans ce nouveau paysage, l’originalité, la transversalité et la capacité à travailler en synergie avec la machine seront les véritables atouts du professionnel du droit.
Une spécialisation incontournable, mais risquée ?
Avec l’intégration de l’IA dans la pratique juridique, un paradoxe se dessine : la technologie permet un accès plus large et rapide à l’information, mais elle pousse aussi à une spécialisation accrue. En effet, seuls les spécialistes sont aujourd’hui capables d’évaluer, d’interpréter et de corriger ce que produit l’intelligence artificielle. C’est le cas, par exemple, d’un juriste confronté à un contenu généré sur l’industrie aéronautique : sans expertise du secteur, il lui sera impossible d’en juger la pertinence.
Ce phénomène crée un déséquilibre inquiétant pour l’avenir : si seuls les spécialistes peuvent interagir efficacement avec l’IA, quel espace reste-t-il pour les jeunes diplômés ou les collaborateurs juniors ? Le danger est réel de voir disparaître les fonctions tremplins qui permettaient d’acquérir de l’expérience progressivement.
Repenser la place des jeunes juristes
Le modèle classique – dans lequel les jeunes collaborateurs assuraient des tâches de support avant de monter en compétence – est désormais obsolète. Pour préserver l’intégration des jeunes talents, il est impératif de repenser leur profil. Fini le stagiaire cantonné aux photocopies ou aux recherches fastidieuses. Il faut désormais former des professionnels capables d’apporter une véritable valeur ajoutée dès le départ.
Cela suppose une transformation profonde des cursus : les étudiants en droit doivent non seulement maîtriser le cadre juridique, mais également comprendre un secteur d’activité spécifique – agroalimentaire, aéronautique, finance, etc. Cette hybridation des compétences devient un critère de recrutement déterminant.
Une nouvelle forme de collaboration intergénérationnelle
Le croisement des générations dans les cabinets et directions juridiques est une opportunité. Les jeunes, agiles et formés aux outils numériques, peuvent accompagner les professionnels plus expérimentés dans l’adoption des nouvelles technologies. En retour, ils bénéficient d’un transfert d’expérience. Cette complémentarité suppose cependant une formation adaptée des jeunes talents – une formation qui n’existe pas encore dans les universités ou les écoles classiques.
C’est sur ce constat qu’est né Magnum Legal Club.
Magnum Legal Club : accompagner l’émergence du juriste augmenté
Fondé par Enke Kebede, Vincent Guyguen et Fabrice Molyon, Magnum Legal Club a pour ambition d’accompagner les professionnels du droit dans leur transformation. Loin d’un modèle de formation de masse, ce club propose une approche sélective et personnalisée. Les profils ne sont pas retenus sur la seule base de leurs diplômes ou de leurs compétences juridiques – considérées comme acquises –, mais sur leurs soft skills et leur potentiel d’évolution.
Les talents sélectionnés suivent ensuite un programme de formation sur-mesure, structuré autour des blocs de compétences que les universités ne transmettent pas encore : gestion de projet, management hybride (humain + IA), culture sectorielle, agilité numérique, posture stratégique…
L’objectif n’est pas de créer une armée de juristes généralistes, ni de former des spécialistes déconnectés du réel, mais de faire émerger une nouvelle génération de professionnels du droit : des experts capables de comprendre leur environnement, de collaborer avec la machine, de dialoguer avec les clients, et surtout, de rester pertinents dans un monde en perpétuelle transformation.
Avec des projets comme Magnum Legal Club et des acteurs engagés comme Enke Kebede, la profession juridique est en train de se réinventer. Loin de subir l’évolution technologique, elle peut en faire un levier de transformation, à condition de repenser ses modes de formation, de recrutement et de collaboration. C’est à ce prix que le droit restera un métier d’avenir.
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