Rencontre avec Caura Barszcz, une pionnière du journalisme juridique

À la tête de Juristes Associés, Caura Barszcz a contribué à structurer un espace éditorial et professionnel inédit au sein du secteur du droit. Ce média, qu’elle a fondé il y a près de 30 ans, n’est pas qu’une simple publication : c’est un véritable écosystème où stratégie, management et marketing juridique se croisent et se nourrissent mutuellement.

Mais avant d’en arriver là, il y avait une jeune lycéenne du lycée Claude Monet, qui s’est inscrite en droit un peu… par hasard. Bénéficiant d’une bourse, Caura a intégré la faculté de Paris 1 après avoir envisagé des études d’histoire ou de philosophie. Elle s’oriente finalement vers le droit international, portée par une curiosité pour les cultures et les horizons lointains.

Un parcours atypique : du droit à la presse économique

Caura Barszcz n’a pas suivi la voie classique vers le barreau ou la magistrature. Son rêve ? Devenir journaliste. Grâce à un coup de pouce providentiel d’un professeur, elle décroche un stage au sein du mythique groupe Expansion. Elle y reste trois ans et demi, bien au-delà du stage initial, en intégrant notamment l’équipe chargée des études et classements économiques. Une immersion qui lui ouvre les portes du monde de l’entreprise.
C’est au sein de ce vivier de talents que naît l’idée d’un média juridique. Un groupe de journalistes et de juristes souhaitait créer un support d’information à l’image de ceux qu’on trouvait alors aux États-Unis. Ils cherchaient un profil hybride, capable de comprendre le droit et de manier la plume journalistique. Caura Barszcz correspondait parfaitement à ce double profil.

La naissance de la Lettre des Juristes d’Affaires (LJA)

Ainsi naît la Lettre des Juristes d’Affaires (LJA), aujourd’hui bien connue du paysage éditorial juridique français. Ce nouveau support se distingue par sa volonté de traiter les cabinets d’avocats comme des entreprises à part entière, avec leurs logiques de communication et de management. Une démarche novatrice, à une époque où l’idée même de « l’industrie du droit » faisait sourire.

Après un rachat de la LJA, Caura Barszcz décide d’activer sa clause de conscience pour revenir à ses premières amours journalistiques, au sein de l’Expansion puis au Revenu français. Elle y crée des rubriques dédiées… non pas au droit, mais aux avocats. Car ce sont les personnalités, les structures et les dynamiques humaines qui la captivent davantage que les textes ou la jurisprudence.

La genèse de Juristes Associés

Portée par les retours de ses lecteurs et au moment de l’écriture de son premier livre (consacré aux juges), Caura Barszcz décide de fonder Juristes Associés. Ce nouveau projet repose sur trois piliers fondamentaux : stratégie, management et marketing. Très vite, la publication devient un véritable outil de travail pour les professionnels du droit désireux de se professionnaliser et de s’ouvrir aux nouveaux enjeux organisationnels.

Mais Juristes Associés, ce n’est pas qu’un support éditorial. Caura y développe un écosystème complet, à la manière des modèles de la nouvelle économie : groupes de travail, clubs, séminaires, animation de partners retreat, études de marché, benchmarks, publications spécialisées. Très tôt, elle crée le premier groupe de travail dédié à la communication et au marketing dans les cabinets d’avocats – un sujet alors quasi inexistant en France.

Un réseau structuré et évolutif

Au fil des années, jusqu’à sept groupes de réflexion ont vu le jour, avant d’être rationalisés à cinq. Ces groupes couvrent non seulement le marché du droit, mais aussi les professions connexes comme l’expertise comptable ou les sociétés de services. Caura Barszcz a également publié une quinzaine d’ouvrages sur la stratégie et le management juridique, en plus d’avoir été à l’origine de plusieurs guides de référence sur les cabinets d’avocats d’affaires ou d’audit.

Au cœur de cette dynamique, une idée constante : permettre aux professionnels de se doter de repères, d’outils concrets et de réseaux actifs pour progresser collectivement. Ce rôle de catalyseur, Caura Barszcz l’a pleinement assumé, notamment au moment de la fusion entre les conseils juridiques et les avocats, une étape charnière qui, si elle a suscité de grandes espérances, a aussi laissé certains sur leur faim.

Une transformation structurelle du marché du droit

La fusion des professions d’avocats et de conseils juridiques, que Caura Barszcz qualifie de « révolution », n’a pas eu les effets uniformément attendus. Si certains avocats de tradition, installés au Palais, imaginaient que cette fusion leur ouvrirait des marchés, la réalité s’est avérée plus nuancée. En effet, les cabinets de conseils juridiques, déjà structurés comme de véritables entreprises, ont su rapidement capter les nouvelles opportunités. Leur avance organisationnelle et leur culture managériale leur ont donné un net avantage.

L’interaction entre cabinets d’avocats et experts-comptables, souvent liés par des synergies sectorielles, a également joué un rôle. Toutefois, Caura Barszcz note que les cabinets anglo-saxons, sauf les grands réseaux type Big Four, ne suivent pas une logique pluridisciplinaire incluant l’audit ou la comptabilité, mais restent concentrés sur une offre de services juridiques « full service » allant du droit financier au contentieux.

Un écart qui se comble avec les États-Unis

Pendant longtemps, la France a regardé du côté des États-Unis pour anticiper les grandes tendances du marché juridique, avec un retard structurel d’environ dix ans. Aujourd’hui, cet écart s’est considérablement réduit. On observe désormais un décalage de trois ans tout au plus, grâce à l’accélération de la globalisation et à la pression exercée par les clients, qui imposent une montée en compétence et une réactivité accrue des cabinets.

Cette professionnalisation rapide est aussi visible dans les clubs et groupes de travail animés par Caura Barszcz. Les profils de participants ont évolué : là où les premiers clubs rassemblaient essentiellement des avocats, on retrouve désormais une diversité plus grande, notamment en termes de genre et de spécialisation. Les fonctions de managing partner se sont féminisées, ce qui influe sensiblement sur la nature des discussions.

Vers une approche plus humaine et plus professionnelle

La rentabilité reste un enjeu central, mais elle est abordée différemment. Les échanges intègrent désormais des considérations plus humaines, avec une attention portée à la qualité de vie au travail, à l’équilibre des relations humaines et à la diversité des talents. Cette évolution se reflète également dans le groupe de marketing juridique, dont les membres sont désormais en majorité des professionnels de la communication et du business development, issus parfois du droit, mais souvent extérieurs.

Caura note un glissement progressif de la communication institutionnelle vers le développement stratégique des affaires. Certains profils masculins occupent aujourd’hui des fonctions de business developers, là où le marketing juridique était auparavant dominé par les femmes. L’approche des cabinets se professionnalise : analyse fine du portefeuille clients, usage d’outils de mesure de performance, stratégies différenciées selon les typologies de clients — on assiste à une véritable mutation.

Les tendances américaines : diversité, IA et éducation

Revenant tout juste de la Legal Week à New York — successeur du célèbre Tech Show — Caura partage les grandes tendances identifiées outre-Atlantique. Cette année encore, des thématiques fortes ont émergé : diversité, empowerment féminin, impact des technologies sur les jeunes professionnels. Si les discussions politiques, notamment autour de Donald Trump, ont été discrètes, les débats techniques ont été intenses.

L’une des évolutions majeures est le passage d’une IA « de base » à une IA agentique, autonome. Cet outil suscite autant d’enthousiasme que de craintes, en raison de la perte de maîtrise qu’il implique. Les jeunes générations sont perçues comme les plus aptes à maîtriser ces technologies, et la question de leur formation devient centrale.

La formation des juristes : entre tradition et innovation

Aux États-Unis, malgré l’image d’avant-garde que l’on peut avoir, la formation des jeunes juristes n’est pas toujours en phase avec les enjeux technologiques actuels. Caura Barszcz cite le cas d’un partenariat innovant à Paris II entre une faculté de droit et une école d’ingénieurs autour d’un master IA, salué par les professionnels américains.

Cette évolution appelle à une formation hybride : une base juridique solide, alliée à une maîtrise des outils technologiques. Loin de remplacer les juristes, l’intelligence artificielle doit leur permettre d’approfondir leurs analyses, d’accélérer les processus, et de devenir de véritables leaders dans la transformation du droit.

Un débat persiste toutefois : certains cabinets voient dans l’IA un moyen de se passer de juniors, au profit d’une productivité immédiate. Or, comme le rappelle justement Caura, « le junior est un futur senior ». Ne plus recruter de jeunes talents, c’est compromettre l’avenir de la profession.

L’art, l’intuition… et Saint-Malo

En parallèle de son engagement professionnel, Caura Barszcz cultive une passion profonde pour la photographie. Cette activité artistique, exercée à titre professionnel depuis plus de dix ans, est née comme souvent dans sa vie : par hasard, à l’occasion de la création de Juristes Associés. En quête de repos, elle découvre Saint-Malo — un coup de foudre immédiat, devenu un ancrage personnel.

C’est là qu’elle écrit chaque été la radiographie annuelle de la profession, en lien avec d’autres figures du monde juridique comme Carol Xueref, ancienne directrice juridique d’Essilor. Mais au-delà de Saint-Malo, c’est partout que Caura emporte son appareil photo : en Inde, au Japon, en déplacement professionnel comme en voyage personnel. Sa sensibilité artistique s’exprime ainsi dans des expositions, des livres et une manière de « regarder autrement » le monde.

L’art comme respiration et prolongement du regard juridique

Au-delà de son parcours remarquable dans l’univers du droit, Caura Barszcz cultive un véritable jardin artistique, qui constitue à la fois une respiration personnelle et une source d’inspiration professionnelle. La photographie, qu’elle pratique depuis toujours et de manière plus professionnelle depuis une dizaine d’années, accompagne ses déplacements, ses réflexions et ses instants de pause.

Photographier, pour elle, c’est « voir le monde autrement ». Ce regard renouvelé nourrit aussi sa plume journalistique. Lors de ses visites dans les structures juridiques — comme chez Carnot, par exemple — elle capture des instants de lumière, des lignes architecturales, des ambiances. Une façon, selon ses mots, de « s’aérer », de rester attentive à ce qui l’entoure, mais aussi d’insuffler une sensibilité dans son approche du droit et de la profession.

Une œuvre discrète mais de plus en plus visible

Si Juristes Associés reste un support sérieux, rigoureux et professionnel, il n’est pas totalement imperméable à cette dimension artistique. Certaines rubriques culturelles ou les suppléments éditoriaux permettent d’insérer des images, notamment dans les « Escales » qu’elle rédige. Le site web, lui aussi, donne davantage de place aux visuels, même si les deux sphères — journalistique et artistique — conservent une certaine autonomie. « Elles se complètent », dit-elle, « mais il ne faut pas trop les mélanger ».

Ce « jardin secret » devient toutefois de moins en moins secret. Caura Barszcz expose régulièrement ses œuvres photographiques dans des galeries mais aussi, et c’est original, dans des cabinets d’avocats. Elle entretient notamment un partenariat de longue date avec le cabinet HRM, où elle renouvelle régulièrement la décoration des espaces de travail. Sa prochaine exposition y sera accrochée… dès demain. Une autre est prévue le 13 mai dans une nouvelle structure, preuve que son activité artistique occupe une place croissante.

Une voix singulière et fidèle dans la profession

Cette interview – rare dans sa forme – révèle aussi une facette plus intime de Caura Barszcz, que ses interlocuteurs saluent pour sa fidélité, sa bienveillance et sa constance dans le monde du droit. Alors qu’elle préfère habituellement poser les questions plutôt que d’y répondre, elle s’est prêtée ici au jeu de l’interview avec une générosité inspirante.

Ce témoignage, diffusé dans le cadre des Illuminés du Droit avec le soutien du Groupe Lamy Liaisons, d’Open Law et de Carnot, rappelle à quel point l’engagement, la curiosité intellectuelle et la passion peuvent faire évoluer une profession. Et combien certaines figures, à la croisée du droit, de la stratégie, du journalisme et de l’art, peuvent éclairer durablement le chemin collectif.