Archipel : Un modèle de consolidation inspiré des pratiques anglo-saxonnes
Après avoir exercé comme avocat, Matthieu Luneau a rapidement perçu les similitudes organisationnelles entre les cabinets juridiques et d’expertise comptable. Cette fine connaissance du modèle des professions libérales l’a conduit à cofonder Archipel, un projet d’envergure qui vise à transformer structurellement le secteur de la comptabilité.
Le concept d’Archipel repose sur une stratégie éprouvée à l’étranger (notamment au Royaume-Uni, aux États-Unis, en Belgique ou dans les pays nordiques) mais encore émergente en France : la consolidation de cabinets d’expertise comptable. Concrètement, le groupe procède au rachat de cabinets indépendants pour les intégrer au sein d’une structure globale, tout en maintenant les dirigeants en place en tant qu’associés.
L’objectif de cette démarche est triple :
- Professionnaliser la gestion : Optimiser le pilotage opérationnel d’entreprises du droit et du chiffre souvent focalisées sur la technique au détriment du management.
- Mutualiser les moyens : Partager les coûts fixes et investir massivement dans les nouveaux outils technologiques, notamment l’intelligence artificielle, dont le coût reste prohibitif pour des structures isolées.
- Garantir l’indépendance : Construire un leader du service social et financier global, tout en restant indépendant des grands réseaux traditionnels.
Pour amorcer cette stratégie de croissance externe, Archipel a réalisé une levée de fonds initiale de 50 millions d’euros en fonds propres auprès d’un family office, permettant d’initier les premières acquisitions et de mettre en place un modèle de réassociation des talents au niveau de la holding de tête.
Un parcours académique d’excellence tourné vers le business
Rien ne prédestinait initialement Matthieu Luneau à la finance, si ce n’est une trajectoire scolaire et universitaire exemplaire. Issu d’un milieu familial éloigné des affaires (un père ingénieur et une mère infirmière qui lui a transmis, ainsi qu’à son frère et sa sœur devenus médecins, le virus de la profession libérale), il a suivi une scolarité sans faute à Saint-Jean de Passy.
Son parcours académique se distingue par une double compétence marquée :
- Le Droit :
- Le Commerce :
Un Master 1 suivi immédiatement de l’obtention du CRFPA (examen d’entrée à l’école d’avocats) au rythme le plus rapide possible, poussé par la volonté d’aller au bout de sa démarche pour devenir avocat d’affaires.
Le choix de ne pas faire de LL.M. à l’étranger, mais de privilégier un double cursus en intégrant une grande école de commerce parisienne (une « école à trois lettres »).
Cette formation hybride répondait à une appétence profonde pour le business. Dès ses stages dans des cabinets américains de premier plan tels que Sullivan & Cromwell ou Skadden, Matthieu Luneau gardait un carnet d’idées qu’il enrichissait régulièrement, avec la certitude qu’il finirait un jour par monter sa propre entreprise.
La rupture avec le modèle des grands cabinets d’avocats
Bien qu’il ait commencé sa carrière de collaborateur au sein du prestigieux cabinet Bredin Prat, le désir d’entreprendre est rapidement devenu trop fort. Au-delà du simple attrait financier, c’est le besoin d’indépendance et la volonté d’insuffler une culture managériale moderne qui l’ont poussé à quitter le barreau.
Matthieu Luneau dresse un constat critique sur les pratiques des structures d’élite :
- Le manque d’onboarding et de vision commune : Malgré la présence de professionnels brillants, la transmission de l’histoire du cabinet, de ses valeurs et de son projet à long terme est souvent négligée auprès des jeunes collaborateurs.
- Le besoin de sens : Pour les nouvelles générations, l’argument financier ne suffit plus à justifier un investissement total (le rythme du « H24 »). Il est crucial d’impliquer les équipes dans un projet d’entreprise cohérent et inspirant.
C’est cette quête d’impact et de management par les valeurs qui a guidé ses premiers pas dans le monde des start-ups.
De la réussite d’Unkle à la transition vers le chiffre
Avant de se lancer dans l’expertise comptable, Matthieu Luneau a fait ses armes d’entrepreneur en créant Unkle, une start-up spécialisée dans l’assurance des propriétaires contre les impayés de loyers. En tant que courtier en assurance, l’entreprise gérait l’ensemble de la chaîne de valeur, de la souscription à la gestion des sinistres, en partenariat avec des porteurs de risques.
Développée durant une période d’euphorie pour l’écosystème des start-ups, Unkle s’est distinguée par sa rentabilité et sa solidité opérationnelle, avant d’être revendue avec succès. Cette aventure, notamment vécue au sein de Station F, lui a permis de valider sa méthodologie de leadership et d’alimenter à nouveau son carnet de projets. C’est fort de cette expérience qu’il a choisi de retourner vers le secteur du conseil professionnel pour s’attaquer au marché des experts-comptables.
La genèse d’Archipel : Quand le M&A rencontre le build-up
La création d’Archipel découle d’une analyse pragmatique menée par Matthieu Luneau, combinant ses compétences techniques en fusions-acquisitions (M&A) et son appétence pour le développement de projets. Fort de ses trois années d’expérience en tant qu’avocat d’affaires, il a cherché à réinventer la manière d’exercer le M&A. L’objectif était de s’éloigner des processus répétitifs et des nuits blanches imposés aux jeunes collaborateurs en cabinet, pour se tourner vers une approche résolument entrepreneuriale : la stratégie de build-up, ou croissance externe par consolidation.
Le choix de se positionner sur le marché de l’expertise comptable n’était pas une évidence immédiate. Au départ, Matthieu Luneau avait même écarté ce secteur, estimant qu’il était déjà consolidé à près de 40 % par des acteurs majeurs comme les Big Four ou de grands réseaux français historiques.
Pourtant, contrairement au secteur du droit où l’activité repose traditionnellement sur « un crayon, un code et une robe », le monde du chiffre possède une habitude industrielle et une dimension capitalistique déjà bien ancrées. C’est en constatant que les acteurs en place n’offraient pas, selon lui, de réponse adaptée aux mutations technologiques à venir (généralisation de la facturation électronique, essor de l’intelligence artificielle) ni aux problématiques de transmission générationnelle que l’opportunité est apparue claire : il fallait créer un nouveau modèle favorisant notamment l’association des jeunes professionnels.
Anticiper les mutations technologiques et fiscales
Le modèle Archipel : Indépendance, collectif et création de valeur
Lancé officiellement en avril 2025, le groupe a suivi un rythme de développement particulièrement soutenu. En l’espace de quelques mois, Archipel a officialisé quatre acquisitions, portant son chiffre d’affaires à plus de 19 millions d’euros, avec de nouvelles annonces programmées avant la fin de l’année.
Cette croissance repose sur un modèle d’intégration unique articulé autour de trois piliers fondamentaux.
1. L’indépendance et le respect de l’identité locale
Soucieux de préserver l’ADN des professions libérales et l’intuitu personae propre à ces métiers, Archipel n’impose pas sa marque commerciale. Les cabinets rachetés conservent leur nom, leur fonctionnement et leurs processus opérationnels. Archipel agit comme une « marque ombrelle » ou un nom de famille qui apporte une puissance financière et des moyens supérieurs sans dénaturer l’ancrage local des professionnels, qui restent pleinement dirigeants de leur structure.
2. Le collectif et la synergie de services
Archipel prend en charge l’ensemble des fonctions supports de l’habillage d’un cabinet, déchargeant l’expert-comptable des tâches chronophages pour lui permettre de se concentrer sur sa valeur ajoutée. Ce pôle support gère :
- Les ressources humaines et le recrutement
- La gestion financière et le développement commercial
- La transition technologique et le déploiement de nouveaux outilsv
En parallèle, le groupe développe une offre de services à 360° autour de l’entrepreneur, en intégrant des compétences complémentaires à la comptabilité pure : gestion de patrimoine, informatique, assurance, conseil et droit.
3. La stratégie patrimoniale et financière
Partant du principe que des structures indépendantes sont mieux valorisées lorsqu’elles sont regroupées au sein d’un ensemble cohérent, Archipel propose un mécanisme financier incitatif. Le groupe rachète 100 % des parts du cabinet, mais offre la possibilité aux associés en place de réinvestir dans la structure de tête (la holding).
Les dirigeants deviennent ainsi associés globaux du groupe Archipel. S’ils abandonnent le lien capitalistique direct avec leur entité locale (tout en conservant des compléments de rémunération ou de prix indexés sur leurs performances), ils s’exposent directement aux multiples de création de valeur de la holding lors de la future sortie ou de l’entrée d’un nouveau fonds d’investissement.
L’ingénierie juridique au service de la conformité déontologique
L’une des barrières majeures à ce type de consolidation réside dans le cadre réglementaire strict des professions libérales. Pour contourner les obstacles déontologiques — qui restent d’ailleurs beaucoup plus rigides pour les avocats à l’heure actuelle —, Matthieu Luneau a mis à profit sa formation de juriste pour concevoir une architecture corporate à deux étages :
- À la base (le niveau réglementé) : Des structures opérationnelles dédiées exclusivement aux métiers de l’expertise comptable, en parfaite conformité avec les règles de l’Ordre.
- Au sommet (le niveau commercial) : Une Société par Actions Simplifiée (SAS) classique, baptisée Archipel. Cette société holding permet de piloter la stratégie globale, de lever des fonds et d’envisager à terme des passerelles vers d’autres professions réglementées (avocats, notaires) disposant chacune de leurs propres spécificités déontologiques.
Cette structuration agile permet de capitaliser sur le principal point fort de l’expertise comptable : la récurrence du business. Contrairement aux cabinets d’avocats où les dossiers sont souvent ponctuels, l’expertise comptable bénéficie d’un taux de récurrence de chiffre d’affaires moyen compris entre 60 et 80 %, offrant une visibilité et un levier d’entrée uniques sur le marché du conseil aux entreprises.
La résilience du chiffre et le rôle central de l’expert-comptable
Au-delà de la récurrence classique des honoraires, la spécificité des métiers du chiffre réside dans leur temporalité. Si les mandats spécifiques comme le commissariat aux comptes s’inscrivent réglementairement dans des cycles pluriannuels de six ans, c’est l’ensemble de l’activité qui bénéficie d’une résilience hors norme, tant sur le plan intrinsèque que macroéconomique.
L’expert-comptable et l’avocat sont, par définition, les premiers professionnels sollicités dès la genèse d’une entreprise pour en concevoir la structure. De manière plus singulière, lors des périodes économiques moins fastes ou en fin de cycle de vie d’une organisation, l’expert-comptable demeure le dernier point de contact opérationnel et l’une des ultimes dépenses arbitrées par le dirigeant.
En s’appuyant sur cette base de contacts à forte valeur ajoutée, Archipel déploie sa stratégie globale : utiliser la récurrence comptable comme un ancrage de confiance pour greffer des services connexes (gestion de patrimoine, conseil, informatique, droit) et proposer une solution d’accompagnement globale à l’entrepreneur.
Le mythe du dirigeant aux trois casquettes : Repenser le management libéral
L’un des principaux leviers d’Archipel consiste à décharger les associés de la pression commerciale et managériale qui pèse historiquement sur les professions libérales. Traditionnellement, un associé de cabinet — qu’il soit avocat ou expert-comptable — doit développer un profil complexe à trois facettes :
- L’expert technique : Maîtriser parfaitement sa matière pour délivrer une prestation de haute qualité.
- Le développeur commercial : Prospecter de nouveaux clients, détecter les opportunités de croissance et piloter la rétention.
- Le chef d’entreprise : Manager les équipes, assurer la montée en compétences des collaborateurs et piloter l’organisation.
Réunir ces trois compétences chez un seul individu relève de l’exception, voire de l’impossible. Si une association équilibrée entre des profils complémentaires permet parfois de pallier ce manque, de nombreux cabinets souffrent au quotidien d’un déficit managérial ou commercial, les associés étant avant tout passionnés par l’aspect purement intellectuel et technique de leur métier. En externalisant la gestion commerciale et les fonctions supports vers la structure de tête, Archipel redonne aux professionnels du chiffre le temps nécessaire pour se consacrer à leur cœur de métier, tout en offrant de nouvelles perspectives aux collaborateurs rebutés par la démarche commerciale.
Dessiner le futur des services aux entreprises
L’ambition portée par Matthieu Luneau à travers Archipel dépasse le simple cadre de la réorganisation de l’expertise comptable. En décloisonnant les structures et en apportant une logique de groupe industrielle et capitalistique à des professions traditionnellement silotées, le projet pose les jalons du futur des services aux entreprises.
Des expériences de terrain les plus atypiques — à l’image de ce clin d’œil sur son parcours, ayant accompagné un ami dans l’aventure entrepreneuriale d’un salon de thé baptisé Marie-Antoinette à Mumbai entre ses études de droit et son passage à l’ESSEC — jusqu’aux transactions de build-up les plus complexes, Matthieu Luneau illustre une transition réussie du droit vers le chiffre. Une trajectoire d’excellence qui démontre que les compétences juridiques, lorsqu’elles sont alliées à une vision managériale moderne, constituent un puissant levier pour transformer durablement l’écosystème des professions libérales.