Le mariage de la magistrature et du barreau à la direction de l’ENM

Haffide Boulakras occupe actuellement les fonctions de directeur adjoint de l’École nationale de la magistrature, où il collabore de manière étroite avec une avocate. Si l’association entre ces deux corps de métier peut parfois surprendre, il confie que ce « mariage » institutionnel s’est fait très naturellement.

En quelques années de collaboration, ce binôme a réussi à faire évoluer l’école sur de nombreux aspects. Premier magistrat à s’exprimer dans le cadre de ce rendez-vous des transformations du droit, Haffide Boulakras incarne une vision moderne et décloisonnée de sa profession, se décrivant lui-même comme un « magistrat très compatible avec la fonction d’avocat ». Cette synergie rappelle que tous les acteurs du droit, qu’ils soient juges ou avocats, demeurent avant tout les collaborateurs d’une même et belle justice.

La matrice de Bobigny : Un laboratoire d’idées et de camaraderie

Le véritable fil rouge de la carrière de Haffide Boulakras prend sa source en Seine-Saint-Denis, à Bobigny. C’est là, dès ses premières armes en tant qu’auditeur de justice, qu’il fait une rencontre déterminante : celle de François Molins, alors procureur de la République. Séduit par le profil du jeune auditeur, ce dernier lui propose de revenir au tribunal de grande instance en qualité de substitut du procureur, et de participer à une aventure collective inédite.

C’est ainsi qu’un groupe de 14 camarades fraîchement sortis de l’ENM se retrouve propulsé à Bobigny. Sous la direction de François Molins et de deux adjoints marquants — Patrick Poirret, précurseur de la politique de la ville et co-créateur du Téléphone Grave Danger, et Solange Moracchini, saluée comme une penseuse hors pair de l’action publique —, cette équipe de jeunes magistrats relève des défis quotidiens particulièrement exigeants. Pour Haffide Boulakras, Bobigny a été le point de départ de toutes ses réflexions futures sur le numérique, la formation et la coopération internationale.

La genèse d’une vision numérique : Le besoin de prévisibilité

C’est sur le terrain, face aux réalités quotidiennes du tribunal de Bobigny, qu’est née la sensibilité de Haffide Boulakras pour le digital et l’analyse des données. Il se souvient notamment d’un contentieux répétitif traité par deux formations correctionnelles distinctes au sein du même tribunal :

  • Le lundi et le mardi : Une première formation rendait ses décisions.
  • Le mercredi, le jeudi et le vendredi : Une seconde formation jugeait exactement le même type d’affaires.

Pourtant, d’un jour à l’autre, pour des situations rigoureusement comparables, les décisions pénales variaient sensiblement, sans qu’aucun facteur extérieur majeur ne vienne justifier un tel écart.

Cette hétérogénéité des peines a suscité une profonde frustration et une prise de conscience : la justice manquait de prévisibilité pour le justiciable. C’est ici que le numérique trouve sa raison d’être. En utilisant la donnée, en comparant les dossiers et en identifiant des schémas récurrents (patterns), la technologie offre la possibilité de guider les magistrats vers des décisions mieux pensées. L’objectif n’est pas de figer la pensée du juge, mais de s’assurer que si une décision s’écarte de la tendance majoritaire, elle puisse être solidement et consciemment motivée.

Eurojust : Le bras judiciaire de la lutte transfrontalière

Au-delà des frontières de la juridiction locale, Haffide Boulakras a également mis ses compétences au service de la coopération européenne en rejoignant le bureau français d’Eurojust.
Souvent méconnue du grand public par rapport à sa sœur jumelle Europol (qui centralise une masse d’informations criminelles supérieure à celle du FBI), l’agence Eurojust se situe juste en face de cette dernière, à La Haye. Elle abrite des magistrats issus de tous les États membres de l’Union européenne. Son rôle est essentiel : coordonner et mettre en commun les enquêtes judiciaires pour lutter efficacement contre la grande criminalité organisée et le terrorisme. À l’image de la criminalité qui se joue des frontières, Eurojust constitue le pendant judiciaire indispensable d’Europol pour mener la riposte à l’échelle du continent.

Cassiopée : Le « bac à sable » de l’innovation managériale et numérique

C’est à travers le projet Cassiopée que Haffide Boulakras fait ses premiers pas dans la gestion de projets numériques d’envergure pour le ministère de la Justice. Conçu comme un véritable terrain d’apprentissage, ce projet lui a permis de maîtriser les rouages de l’informatique, de l’organisation judiciaire et, surtout, de la conduite du changement. En rejoignant le programme durant sa phase de déploiement, il en a extrait les enseignements clés pour garantir le succès des futures transformations digitales de l’institution.

Concrètement, Cassiopée est une application nationale qui centralise l’historique complet d’une procédure pénale en temps réel. Cet outil offre une vision transversale indispensable : un procureur basé à Niort peut instantanément savoir qu’un individu a fait l’objet de poursuites ou d’une condamnation la veille à Marseille. Cette circulation immédiate de l’information permet une personnalisation et une adaptation fine de la réponse pénale sur tout le territoire.

Les États généraux de la justice : Ouvrir l’institution aux citoyens et aux partenaires

L’année 2021 marque un tournant institutionnel majeur. En mai, un mouvement social d’ampleur rassemble 35 000 policiers devant l’Assemblée nationale sous un mot d’ordre tendu : « Le problème de la police, c’est la justice ». Face à cette crise de confiance, les plus hauts magistrats de la Cour de cassation saisissent le président de la République, aboutissant au lancement des États généraux de la justice.

Désigné pour orchestrer cette initiative d’envergure — un rôle qu’il qualifie avec recul de « grand chambellan » ou de secrétaire général —, Haffide Boulakras choisit une approche radicalement différente des consultations passées. Jusqu’alors, la justice était traitée comme une affaire d’experts réservée aux administrations centrales. Le constat de 2021 a révélé que de nombreux acteurs et citoyens subissaient l’institution sans la comprendre.

Pour y remédier, une plateforme numérique inédite est déployée afin de recueillir la parole de ceux qui font et vivent la justice au quotidien :

  • Une mobilisation massive : Plus de 50 000 contributeurs et un million de contributions récoltées.
  • Une diversité de profils : Citoyens, avocats, policiers, gendarmes, greffiers et notaires.

Ces échanges ont mis en lumière une priorité absolue : la nécessité impérieuse de restaurer et d’approfondir le dialogue entre les magistrats et les avocats afin de bâtir une justice plus concertée.

La Procédure Pénale Numérique (PPN) et l’accélérateur du Covid-19

Lancée dès 2018, la Procédure Pénale Numérique (PPN) affichait initialement l’ambition de simplifier les tâches administratives des policiers, des gendarmes, des greffiers et des magistrats. Bien que l’intégration des avocats dans cette boucle dématérialisée fût prévue à terme, elle ne constituait pas le cœur de cible immédiat.

La crise sanitaire de 2020 a bouleversé ce calendrier. Lors des confinements, l’administration a constaté que les deux juridictions pilotes de la PPN se révélaient être les plus résilientes face à la crise. Face à cette évidence, la dématérialisation s’est accélérée pour intégrer les avocats, menant à la création de la plateforme Plex.

Ce succès repose sur une collaboration étroite avec le Conseil national des barreaux (CNB), sa commission numérique et le barreau de Paris. Cette transition a prouvé qu’une communication moderne ne peut fonctionner à sens unique : elle exige l’implication partagée des magistrats et des auxiliaires de justice.

L’École nationale de la magistrature : La suite logique d’un parcours guidé par le terrain

Le choix de rejoindre l’École nationale de la magistrature (ENM) s’inscrit dans la continuité directe de la philosophie de Haffide Boulakras. Dès ses débuts à Bobigny, en naviguant entre la justice des mineurs et la lutte contre la criminalité organisée, il acquiert la conviction que la diversité des expériences rend le magistrat plus complet et plus performant. Éloigné de tout plan de carrière rigide, son parcours est dicté par ce besoin d’explorer chaque recoin de la « maison justice » : de la cave au grenier, en passant par la salle des machines.

Cette trajectoire le mène logiquement vers l’ENM, souvent perçue comme la maison mère et la matrice de la formation des juges et procureurs. Sous son impulsion, l’école réaffirme sa politique d’ouverture et de diversification, en ne s’adressant plus exclusivement aux futurs magistrats.

L’ENM se déploie aujourd’hui sur deux sites complémentaires aux missions élargies :

  • Bordeaux : Gère les concours et la formation initiale, en accueillant également des profils extérieurs exerçant des fonctions juridictionnelles sans en avoir le statut classique.
  • Paris : Centralise les activités de formation continue de l’ordre judiciaire ainsi qu’un rayonnement international majeur, illustré par la formation de 5 500 magistrats étrangers chaque année.

L’autre visage de l’ENM : Former la communauté juridictionnelle élargie

Au-delà des magistrats de carrière, l’École nationale de la magistrature abrite une composante essentielle mais souvent méconnue du grand public : le Département des formations professionnelles spécialisées. Cette structure pilote la formation de populations clés pour le bon fonctionnement de l’institution, représentant un vivier de 13 000 à 15 000 personnes formées chaque année à travers onze catégories de profils distincts.

Ce pôle s’articule autour de deux grands axes :

  • Les magistrats non professionnels : À l’instar des juges consulaires (tribunaux de commerce) et des conseillers prud’hommes.
  • L’entourage direct du magistrat : Cela englobe les délégués du procureur, les conciliateurs de justice, les assistants spécialisés, ainsi que les attachés de justice.

Le département prend également en charge la formation des avocats honoraires siégeant au sein des cours criminelles départementales, garantissant ainsi une harmonisation des compétences et des exigences de procédure entre tous les acteurs d’une même audience.

Intelligence Artificielle et justice : Relever le défi de l’asymétrie

Récemment sollicité par le garde des Sceaux pour mener une mission flash de trois mois, Haffide Boulakras s’est penché sur l’intégration de l’intelligence artificielle dans l’écosystème judiciaire. L’urgence de ce rapport s’est imposée face à un constat de terrain : de nombreux magistrats utilisent déjà des outils d’IA au quotidien, de manière informelle, pour optimiser leur temps de travail.

L’enjeu majeur identifié réside dans le risque d’asymétrie technologique. Si le monde de l’avocature s’empare massivement et de manière sophistiquée de l’IA pour bâtir des stratégies juridiques, les magistrats doivent impérativement être mis à niveau pour décrypter, analyser et répondre à ces pratiques. Sans cet équilibre, l’équité des armes au sein du système judiciaire pourrait se trouver compromise.

Souveraineté technologique et indépendance de la décision

Les conclusions de cette mission de trois mois, enrichies par des comparaisons internationales et des partages d’expériences interprofessionnelles avec des acteurs tels que les notaires, se révèlent plutôt rassurantes. La France ne souffre d’aucun retard structurel face aux nations comparables. Néanmoins, les travaux mettent en exergue une priorité absolue : la souveraineté du magistrat.

« La souveraineté consiste, pour un magistrat, à savoir réellement ce qu’est l’IA et à être en capacité d’être souverain dans sa décision à partir du moment où il comprend comment l’outil qu’il va utiliser fonctionne. »

Cette exigence de transparence et d’acculturation technique dépasse la seule magistrature. Elle interpelle l’ensemble des professions réglementées — avocats, notaires, commissaires de justice — qui doivent appréhender les biais et le fonctionnement des algorithmes pour préserver l’intégrité de leur ministère.

Pour aller plus loin : Maîtriser l’IA au quotidien

Face à ce besoin crucial d’acculturation et de maîtrise des outils algorithmiques par les professionnels du droit, des solutions concrètes existent pour accompagner cette transition. Pour approfondir ces enjeux et intégrer ces technologies de pointe en toute sécurité dans votre pratique, découvrez LamyLia, l’IA juridique Lamy Liaisons. Une opportunité clé pour préserver la souveraineté de vos décisions tout en optimisant votre performance au quotidien.

L’IA appliquée à l’administration pénitentiaire

La réflexion menée dans le rapport intègre également l’administration pénitentiaire, selon deux axes métiers bien distincts :

  • Les métiers de l’écrit et de l’insertion : Les outils d’IA générative standardisés y trouvent une utilité directe pour la rédaction de synthèses de dossiers ou l’utilisation de modules de traduction instantanée, facilitant la communication avec les détenus non francophones. Les services d’insertion et de probation (SPIP) bénéficient également de ces solutions généralistes de productivité.
  • Les métiers de la surveillance et de la sécurité : Le rapport formule des propositions spécifiques pour accompagner la modernisation technologique de la sécurité au sein des établissements pénitentiaires.

En revanche, Haffide Boulakras souligne que la mission s’est volontairement tenue à l’écart des algorithmes prédictifs appliqués aux parcours de réinsertion. Ces technologies restent hautement sensibles, et leurs bénéfices économiques ou comportementaux ne disposent pas, à ce jour, de preuves scientifiques ou concrètes rigoureuses.

L’utilité publique et l’Ikigai comme uniques boussoles

Interrogé sur l’avenir et sur son prochain défi professionnel, le directeur adjoint de l’ENM confie ne pas suivre de plan de carrière linéaire. Sa philosophie managériale s’inspire directement du concept japonais de l’Ikigai — ce point d’équilibre où se croisent ce que l’on aime faire, ce pour quoi on est doué, et ce dont le monde a besoin.
Pour lui, chaque nouvelle fonction doit se justifier par son utilité collective et par la perspective d’apprentissage qu’elle offre. Transformer la justice sans jamais la trahir, enrichir sa vision en acceptant de bousculer ses certitudes et capitaliser sur les échecs passés pour affiner ses méthodes : tel est le cap de ce magistrat résolument tourné vers l’avenir. Un parcours inspirant qui rappelle que la modernisation de la justice est avant tout une aventure humaine et collective.