De l’ingénierie aux bancs des juristes : le parcours de Pappers
Rien ne prédestinait Gabriel Moneyron, pur produit de l’École Centrale, à devenir un acteur majeur de la « Legaltech ». Après une première expérience en ingénierie, c’est un constat pragmatique, né du quotidien de son épouse juriste, qui a servi de déclic.
Face à la saturation d’informations lors du suivi de l’actualité parlementaire — où il faut jongler entre des dizaines d’onglets et de flux vidéos pour ne pas manquer un amendement crucial — l’idée de créer un outil de veille automatisé a germé. Ce projet a finalement rejoint l’écosystème Pappers, une structure qui, en seulement cinq ans, est devenue une référence incontournable avec 10 millions de visiteurs uniques par mois.
Le modèle de Pappers repose sur un principe clair :
- L’agrégation de sources institutionnelles : Jusqu’à 30 sources différentes pour les données d’entreprises.
- La gratuité pour la consultation individuelle : Un levier de notoriété massif.
- Des solutions avancées pour les professionnels : Notamment dans le domaine de la compliance (vérification de l’information financière des tiers) et du droit.
Pappers Justice et la centralisation des données publiques
Après avoir bousculé le monopole de l’information financière, Pappers s’étend désormais vers le droit avec Pappers Justice. L’enjeu est de taille : centraliser une information juridique aujourd’hui extrêmement fragmentée.
Le défi des collectivités territoriales
Si les textes nationaux sont regroupés sur Légifrance, l’information locale est un véritable labyrinthe. Avec 35 000 communes, des communautés de communes et des départements, chaque entité publie ses actes sur son propre site. Pour pallier cette absence de centralisation, Pappers a développé une brique technologique innovante : un robot capable de reproduire le comportement humain pour naviguer intelligemment sur ces milliers de sites et en extraire les documents officiels.
Un outil pour les lobbyistes et les avocats
Au-delà de la simple collecte, ces outils permettent d’anticiper les évolutions législatives. Pour un avocat spécialisé, surveiller la naissance d’une loi n’est pas seulement un avantage compétitif, c’est une extension de son devoir de conseil.
L’IA dans le droit : Une bulle de surestimation ?
Malgré son rôle de pionnier technologique, Gabriel Moneyron pose un regard critique sur l’agitation actuelle autour de l’Intelligence Artificielle. Selon lui, le secteur juridique pourrait se trouver dans une « bulle ».
Mon intuition, c’est que dans le domaine du droit, on surestime peut-être un peu les capacités actuelles et même futures de l’IA.
Si le droit semble être le terrain de jeu idéal pour les IA génératives — car il repose entièrement sur le langage — il est crucial de distinguer l’automatisation du raisonnement. L’enjeu actuel, souvent poussé par des logiques de prix et de marketing, tend à présenter l’IA comme une solution miracle capable de logique pure, là où elle ne fait parfois que manipuler des structures de langage.
Le débat reste ouvert : l’IA va-t-elle engendrer une baisse des coûts pour les clients ou une augmentation des marges pour les cabinets ? Pour comprendre cette dynamique, il faut plonger dans le fonctionnement même de ces modèles…
Les limites du raisonnement : L’IA face à la complexité du droit
L’abondance des sources ouvertes en droit constitue un terrain d’entraînement privilégié pour les IA génératives. Cependant, Gabriel Moneyron souligne une distinction fondamentale entre la manipulation du langage et le véritable raisonnement juridique. L’un des risques majeurs réside dans la difficulté de l’IA à distinguer finement les systèmes juridiques entre eux, notamment lorsqu’ils partagent une langue commune. Une IA peut ainsi produire une réponse basée sur le droit belge ou québécois pour une question portant sur le droit français, sans en avoir conscience, car elle puise dans un corpus francophone global.
Cette confusion s’étend également à l’opposition entre la Common Law et le droit continental. Le volume massif de données anglo-saxonnes dans les jeux d’entraînement peut parfois biaiser les réponses de l’IA, lui insufflant des réflexes juridiques étrangers au système français.
La stratégie de la « verticalisation » et de l’automatisation
Pour pallier ces manques de fiabilité, la solution réside dans la spécialisation. Selon Gabriel Moneyron, l’IA excelle lorsqu’elle est confinée à des domaines restreints et spécialisés (les « verticales »).
- Le besoin de volume : L’entraînement sur des niches spécifiques (comme les baux commerciaux anonymisés) permet d’atteindre une fiabilité proche de 100%.
- Le problème de la vérifiabilité : Sans cette spécialisation, l’IA risque de produire des réponses « plausibles mais invérifiables ». Si seul un profil senior peut détecter une erreur dans le raisonnement de la machine, l’utilité de l’outil pour gagner en productivité devient alors discutable.
L’approche Pappers Justice : Co-développement et transparence
Pappers Justice a importé le modèle qui a fait le succès de Pappers Entreprises : un moteur de recherche puissant, ouvert et gratuit. Cette stratégie ne sert pas uniquement des objectifs commerciaux, elle a permis de bâtir une véritable communauté d’utilisateurs engagés.
Contrairement aux pratiques habituelles du secteur, Pappers mise sur la discrétion (peu de salons, pas de sponsoring massif) et sur la qualité du produit. Ce choix a instauré un climat de confiance unique, où 99% des nouvelles fonctionnalités sont issues de retours spontanés et de pistes suggérées par les utilisateurs eux-mêmes. Ce co-développement transforme le client en un partenaire actif, ravi de voir l’outil évoluer selon ses besoins concrets.
Redéfinir l’usage de l’IA : au-delà du chatbot
Si Pappers utilise l’IA générative, elle le fait de manière chirurgicale. Gabriel Moneyron exprime une intuition forte : les cas d’usage les plus porteurs ne sont pas forcément les plus évidents, comme la rédaction automatique de conclusions.
L’IA générative est utilisée, mais on génère très peu de contenu. C’est ça la subtilité.
Plutôt que de proposer un chatbot pour dialoguer avec l’utilisateur, Pappers déploie une « stack » technologique complexe pour des tâches structurelles :
- Liaisons intelligentes : faire remonter les arrêts majeurs et le rapport jurisprudentiel associés à un article de loi spécifique.
- Connexion des sources : créer des ponts cohérents entre les débats parlementaires, les textes législatifs et la jurisprudence.
Pour l’utilisateur, le résultat est une liste de résultats consolidée et pertinente, sans que l’IA ne se substitue à sa plume ou à son analyse. C’est d’ailleurs pour accompagner cette transition que des ressources spécialisées – comme LamyLia, l’IA juridique de Lamy Liaisons – permettent aujourd’hui aux professionnels de mieux appréhender ces nouveaux outils.
Défis énergétiques et regard sur la profession
L’intégration massive de la technologie pose aussi la question de la responsabilité sociétale des entreprises (RSE). La consommation énergétique de l’IA et son empreinte carbone sont des sujets croissants. Pour Gabriel Moneyron, la réponse est technique : une architecture logicielle efficace et optimisée réduit naturellement le nombre de requêtes et, par extension, l’impact environnemental.
Enfin, ce regard d’ingénieur sur le monde juridique a permis de briser certains clichés. Si Gabriel Moneyron admet être arrivé dans ce secteur avec l’image stéréotypée de l’avocat distant ou hautain, la réalité du terrain et le contact direct avec les professionnels — notamment lors du lancement des produits — ont révélé une profession bien plus nuancée et ouverte au changement qu’il n’y paraît.
Une pensée structurée : La rencontre entre ingénieur et avocat
Au-delà des outils techniques, l’intégration de Gabriel Moneyron dans l’univers juridique a révélé une synergie intellectuelle inattendue. Si le cliché de l’avocat au « petit fondement de réalité » (ego, froideur) persiste chez certains, la réalité rencontrée par l’ingénieur centralien est celle d’une profession à la pensée extrêmement structurée.
Le syllogisme juridique, pilier de la formation en droit, fait écho à la rigueur logique de l’ingénieur. Cette clarté de raisonnement est, selon lui, un atout majeur pour les discussions techniques. S’il concède que des efforts pourraient être faits dans les facultés de droit concernant la gestion de projet ou le management, il souligne que la capacité des avocats à structurer leur pensée reste une base de collaboration solide et fluide.
La fusée Pappers : Cap sur l’Europe et la profondeur de la donnée
Lorsqu’on évoque l’avenir de Pappers, la stratégie reste fidèle à son ADN originel : la donnée. Après avoir agrégé les informations sur les sociétés, la jurisprudence, les textes de loi, les données parlementaires et plus récemment l’immobilier, l’entreprise se tourne vers de nouveaux horizons.
L’expansion européenne
Puisque le panel de données disponibles en France approche de l’exhaustivité, la croissance se joue désormais à l’échelle internationale.
- Ouverture internationale : Cinq pays ont déjà été intégrés ces derniers mois.
- Objectif 2 ans : Atteindre une couverture européenne totale pour les données de sociétés.
La France, championne de l’Open Data
Malgré les défis techniques propres à chaque pays, Gabriel Moneyron rappelle que la France est une véritable précurseure. Qu’il s’agisse des données fiscales, parlementaires ou juridictionnelles, l’état de l’ouverture des données publiques en France est « impressionnant » par rapport à ses voisins, offrant un terreau fertile pour l’innovation technologique française.
Un appel aux talents : L’interface droit et technique
Le parcours de Gabriel Moneyron démontre que les carrières dans le droit ne sont plus réservées aux seuls juristes. Le secteur de la « Legaltech » offre des opportunités passionnantes pour ceux qui souhaitent naviguer à l’interface entre la technique et la norme.
Qu’il s’agisse de relever des défis d’ingénierie sur l’exploration de données ou de concevoir des outils d’IA au service de la justice, le domaine est en pleine explosion. Pappers, comme l’ensemble de l’écosystème, recherche activement des profils hybrides capables de comprendre les enjeux juridiques tout en maîtrisant les leviers technologiques.
En conclusion de cet échange, le message est clair : que vous soyez ingénieur, étudiant ou professionnel en quête de renouveau, le monde du droit ouvert est un terrain de jeu intellectuel et professionnel d’une richesse insoupçonnée. Une aventure qui, comme pour Gabriel, peut commencer par une simple étincelle de curiosité et finir par transformer tout un secteur.