Le numérique, un prisme plus qu’une spécialité juridique
Contrairement à une idée largement répandue, il n’existerait pas, à proprement parler, de « juristes du numérique ». Le numérique ne constituerait pas un droit autonome et vertical, mais plutôt un prisme transversal à travers lequel s’exercent des branches classiques du droit. Être juriste du numérique, ce serait avant tout être un juriste curieux, capable d’appliquer le droit du travail, le droit des contrats, le droit de la responsabilité ou encore le droit des données personnelles à des usages technologiques en constante évolution.
Cette approche irrigue l’ensemble des pratiques juridiques modernes : le numérique ne crée pas ex nihilo de nouvelles règles, mais impose une relecture permanente des cadres existants, enrichie par les usages, les technologies et les attentes des métiers.
Rencontre entre droit, luxe et innovation : un parcours de juriste d’entreprise
C’est dans cette logique que s’inscrit le parcours de Boris Paulin, aujourd’hui au sein du groupe Kering, qui regroupe de nombreuses maisons emblématiques du luxe (Gucci, Yves Saint Laurent, Bottega Veneta, Boucheron, entre autres). Son itinéraire illustre une trajectoire atypique mais révélatrice de l’évolution du rôle du juriste dans l’entreprise.
Initialement attiré par les sciences humaines et l’histoire, le droit s’est imposé comme un champ naturel permettant de conjuguer compréhension des individus, des organisations et des structures sociales. Le choix d’une carrière en entreprise, plutôt qu’au barreau, s’est rapidement dessiné, motivé par le goût du projet à long terme, de la construction progressive et de l’impact concret sur la stratégie de l’organisation.
Juriste d’entreprise versus avocat : une logique de projet
Si la profession d’avocat demeure un métier central et structurant de l’écosystème juridique, le rôle de juriste d’entreprise répond à une autre dynamique. Là où l’avocat intervient souvent dans une logique ponctuelle ou contentieuse, le juriste d’entreprise s’inscrit dans une temporalité longue, au cœur des décisions stratégiques.
Cette position permet d’accompagner une idée depuis sa genèse jusqu’à sa mise en œuvre opérationnelle, en intégrant les contraintes juridiques dès l’amont. Une posture particulièrement adaptée aux environnements innovants, où le droit ne doit pas seulement sécuriser, mais aussi permettre.
Premières expériences entrepreneuriales et émergence de la Legal Tech
Très tôt, cette appétence pour l’innovation a conduit à une première aventure entrepreneuriale dans le champ de la Legal Tech. L’objectif : proposer des outils permettant de générer des statuts d’entreprise de manière automatisée. Une initiative précoce, lancée à une époque où le marché n’était pas encore mûr et où la frontière entre activité juridique réglementée et services numériques était encore floue.
Cette expérience a mis en lumière les tensions structurelles entre innovation technologique et professions juridiques réglementées, bien avant l’émergence d’acteurs aujourd’hui bien installés. Elle a également souligné une réalité : à cette période, la technologie juridique se concentrait davantage sur des couches superficielles de la pratique, sans encore exploiter pleinement les zones de forte valeur ajoutée.
Le numérique comme catalyseur de transversalité juridique
De ces premières expériences ressort un constat central : le droit du numérique est, par essence, transverse. Il mobilise simultanément des règles issues de multiples branches : droit social, droit des contrats, droit de la consommation, droit des données personnelles, voire droit international.
Cette transversalité s’est illustrée de manière particulièrement marquante dans le secteur des objets connectés et de la donnée, notamment au sein d’entreprises technologiques développant des produits liés au bien-être et à la santé. À une époque où les cadres normatifs étaient encore balbutiants, les juristes ont dû contribuer activement à la qualification juridique des données, à leur circulation internationale et à la définition de stratégies d’expansion conformes aux exigences locales.
La donnée, nouveau terrain d’expression du juriste
La gestion des données – qu’elles soient qualifiées de données de santé, de bien-être ou de simples données d’usage – a constitué un champ d’expérimentation majeur. Faute de doctrine stabilisée et de lignes directrices claires, le dialogue avec les autorités de régulation et les métiers s’est révélé essentiel pour construire un droit pragmatique, adapté aux réalités économiques et technologiques.
Cette période a profondément transformé la fonction juridique, en la plaçant au croisement du droit, de la stratégie et de l’international, et en renforçant le rôle du juriste comme acteur de croissance autant que garant de la conformité.
La conformité internationale comme levier de sérénité pour le business
L’un des enseignements majeurs issus de la pratique du droit du numérique à l’échelle internationale est la prise de conscience de la diversité des droits applicables en matière de protection des données personnelles. Cette diversité se traduit, très concrètement, par une superposition de législations nationales parfois difficiles à articuler entre elles.
Chez Kering, le travail mené sur plusieurs années a consisté à concevoir des règles communes, capables de garantir la conformité juridique indépendamment de l’origine géographique du client ou du lieu de collecte des données. L’enjeu n’était pas uniquement juridique, mais profondément opérationnel : permettre aux équipes métiers de travailler sereinement, sans crainte permanente de non-conformité.
Cette démarche a conduit à la création de modules et d’outils structurants, intégrés directement dans les processus métiers. L’objectif était clair : ne plus raisonner à travers des documents théoriques (Word ou Excel), mais via de véritables moteurs décisionnels fondés sur la donnée. Résultat : le business peut s’appuyer sur la fonction juridique sans sollicitation systématique, tout en respectant un cadre clair et sécurisé.
De la règle écrite à la règle “codée” : le juriste face à la technique
Cette évolution suppose une acculturation forte du juriste aux logiques techniques. L’expérience acquise au contact direct de développeurs a permis de mettre en lumière une analogie frappante entre le raisonnement juridique et le raisonnement informatique. Comme un contrat, un code repose sur une définition initiale, suivie de cas d’application et d’exceptions.
Le juriste devient alors une forme « d’ingénieur du droit », capable de dialoguer avec les équipes techniques, de comprendre les architectures logiques et de traduire des normes juridiques en règles opérationnelles. La curiosité pour le numérique apparaît ainsi comme une compétence clé du juriste contemporain.
Dans cette perspective, les outils évoluent également : le juriste de demain travaillera probablement davantage sur des solutions de data visualisation et d’analyse (type Power BI) que sur des documents purement rédactionnels.
L’impact conversationnel du juriste : expliquer plutôt qu’interdire
Au-delà de la technique, le cœur du métier juridique reste profondément humain. Le juriste de demain est avant tout un acteur de la conversation au sein de l’entreprise, capable d’expliquer, de contextualiser et de donner du sens.
Si l’expertise de l’avocat demeure essentielle sur des points juridiques complexes ou stratégiques, une large part du travail juridique – notamment transactionnel – est appelée à être transformée par les outils numériques et l’automatisation. En revanche, la capacité à retrouver la bonne information dans le bon contexte, à comprendre la ratio legis et à exercer un jugement éclairé reste, à ce stade, irréductiblement humaine.
C’est précisément cette compréhension profonde de l’esprit de la règle, alliée à l’innovation et au discernement, qui distingue le juriste – ou l’avocat – de la machine.
Changer le regard des opérationnels sur la fonction juridique
L’un des défis majeurs de la transformation juridique réside dans la perception de la fonction par les opérationnels. Trop souvent, le juriste est perçu comme un frein ou un obstacle à la réalisation des objectifs business.
L’expérience montre pourtant que la valeur ajoutée du juridique ne réside pas dans l’édiction de règles négatives, mais dans la création de capacités. Dire « tu as le droit de faire » plutôt que « tu n’as pas le droit de faire » transforme radicalement la relation entre le juridique et les métiers.
Ce changement de prisme favorise la confiance, renforce la collaboration et, surtout, apporte cette sérénité indispensable au développement des activités. Donner de la tranquillité d’esprit au business devient alors l’une des missions centrales du juriste moderne.
LegalOps, data et intelligence artificielle : les chantiers à venir
Les chantiers ouverts sont nombreux. Ils concernent notamment la gestion financière, domaine dans lequel la contribution des juristes est souvent sous-estimée, mais pourtant essentielle en matière de structuration, d’organisation et de sécurisation des positions.
Parallèlement, le change management lié à l’intelligence artificielle constitue un enjeu stratégique majeur. L’objectif n’est pas de remplacer le juriste, mais d’intégrer l’IA au cœur de sa pratique quotidienne afin d’optimiser les processus, d’accélérer les flux et de renforcer la valeur ajoutée de la fonction juridique.
Dans cette dynamique, le LegalOps ne doit pas être perçu comme un métier à part entière réservé à quelques grands groupes, mais comme un ensemble de compétences transverses appelées à irriguer les pratiques des juristes comme des avocats. Cette évolution est déjà bien avancée dans certains pays, notamment aux États-Unis, où le droit est assumé comme une activité économique structurée.
Vers une relation renouvelée entre juristes et avocats
La montée en puissance de la data et des pratiques LegalOps transforme également la relation entre les entreprises et leurs conseils. Les directions juridiques attendent désormais de la donnée, de la visibilité et des indicateurs de performance de la part de leurs cabinets.
Cette convergence des pratiques ouvre la voie à des modes de collaboration plus structurés, voire à une contractualisation renforcée des relations, au-delà du traditionnel taux horaire. Si la relation de confiance demeure centrale, elle gagne à être formalisée afin de sécuriser les processus, d’optimiser le travail conjoint et de respecter les zones de compétences de chacun.
La sérénité comme boussole du juriste de demain
Au fil de ces échanges, un mot s’impose comme fil conducteur : la sérénité. Apporter de la clarté, de la sécurité et de la confiance dans un environnement juridique et réglementaire de plus en plus complexe constitue sans doute la mission fondamentale du juriste de demain.
À la croisée du droit, de la donnée, de la technologie et de l’humain, la fonction juridique est appelée à jouer un rôle stratégique majeur, non plus seulement comme gardienne des règles, mais comme partenaire actif du business et de l’innovation.