À l’approche des 12e rencontres internationales du Dialogue Social, qui se tiendront le 18 juin prochain au Théâtre de la Tour Eiffel à Paris, la question de l’avenir du dialogue social en France se pose avec une acuité particulière. À moins d’un an des élections présidentielles, et dans un contexte de profondes mutations technologiques, environnementales et démographiques, les partenaires sociaux disposent-ils des moyens de faire évoluer positivement l’avenir du pays ? Pour échanger sur ces enjeux, nous avons reçu Gilles de Robien, plusieurs fois ministre, ancien maire d’Amiens, ancien parlementaire et aujourd’hui président d’honneur du club de réflexion Société en Mouvement, organisateur de ces rencontres.

Les rencontres internationales : un accélérateur du dialogue social

Le thème retenu cette année — « Le dialogue social, frein ou accélérateur pour réformer la France » — résonne tout particulièrement à l’approche des échéances électorales. Pour Gilles de Robien, la réponse ne fait guère de doute : les rencontres constituent en elles-mêmes un accélérateur du dialogue social.

En effet, l’événement réunit l’ensemble des acteurs concernés : employeurs, syndicats, experts et avocats. Cet « aréopage extraordinaire », selon ses termes, permet de donner une impulsion concrète au dialogue. Au-delà de l’événement, le dialogue social demeure indispensable à la croissance, à l’emploi et au développement économique.

Gilles de Robien rappelle un principe fondamental, qu’il a porté lorsqu’il représentait le gouvernement français à l’OIT : il n’existe pas de paix durable et universelle sans paix sociale. Or cette paix sociale s’obtient par le dialogue, la rencontre, l’échange et la confrontation des idées. Tant que la confrontation reste dans le champ des idées — qu’elle soit orale ou écrite — les armes se taisent.

Une culture du dialogue à cultiver en permanence

Pour Gilles de Robien, le dialogue social ne saurait être réduit à un outil que l’on découvrirait à quelques mois des élections. Il s’agit d’une véritable culture, intime et profonde, qui doit être cultivée en permanence. Promettre un référendum ou une nouvelle façon de pratiquer le dialogue à la veille d’une échéance électorale ne suffit pas.

Il reconnaît toutefois que cette culture demeure, en France, moins ancrée que dans d’autres pays, notamment les pays nordiques. C’est là un point faible structurel du dialogue social à la française.

Sauver la démocratie sociale : un constat partagé

En début d’année, l’ouvrage « Sauver la démocratie sociale », écrit notamment par l’économiste Gilles Berset, président du CORE, dressait un constat préoccupant : la démocratie sociale serait aujourd’hui en danger. Les auteurs pointaient plusieurs facteurs : des syndicats dispersés, divisés et contestataires, un patronat à courte vue et lui aussi divisé, ainsi qu’un État qui s’immisce dans les affaires des partenaires sociaux.

Gilles de Robien partage ce constat, qu’il situe néanmoins dans une perspective historique longue : cet esprit contestataire remonte selon lui à l’après-guerre, voire à la Révolution française. Le problème central réside dans une insuffisance d’écoute. Trop souvent, employeurs et représentants des salariés restent « bunkérisés » dans leurs certitudes et peinent à échanger.

La difficulté majeure de la France tient au fait que les partenaires sociaux ne se retrouvent autour d’une table qu’une fois le conflit déclaré. Or, pour Gilles de Robien, il faut au contraire « changer de logiciel » et dialoguer en permanence, en amont de tous les conflits potentiels.

S’inspirer des modèles étrangers

Plusieurs pays savent mieux pratiquer le dialogue social que la France. Ils ont depuis longtemps mis de côté l’idéologie, conscients de la nécessité du dialogue pour pérenniser l’entreprise et cultiver l’esprit d’entreprise, chez l’employeur comme chez le salarié.

L’objectif commun demeure le même : travailler ensemble à la production, à la croissance et au bien-être de l’ensemble de la population. La France gagnerait donc à transformer sa culture du dialogue, à le cultiver de façon permanente, à se défaire de ses idéologies et à réduire la dispersion de l’action syndicale.

Gilles de Robien souligne par ailleurs un paradoxe : si la représentativité est aujourd’hui plus juste, elle n’est pas plus importante. Trop peu de personnes s’engagent auprès de leurs représentants, qu’ils soient salariés ou employeurs.

La place de l’État dans le dialogue social

L’ouvrage « Sauver la démocratie sociale » reproche à l’État une présence excessive dans les affaires des partenaires sociaux. Gilles de Robien nuance cette critique : si l’État intervient, c’est bien souvent à l’appel des partenaires sociaux eux-mêmes, lorsqu’ils ne parviennent pas à s’entendre. Faute de consensus, ils sollicitent l’État, puis lui reprochent paradoxalement de s’immiscer dans leurs affaires.

Pour sortir de cette contradiction, il préconise une clarification des rôles : que chacun reste dans son champ de compétence tout en étant davantage responsabilisé.

Le respect réciproque, fondement du dialogue

La culture du dialogue commence par le respect de l’autre, un respect réciproque qui, selon Gilles de Robien, n’est pas toujours garanti. La concurrence entre les représentants — peu rationnelle « dans le pays de Descartes » — engendre des tensions, particulièrement à la veille des élections, qu’elles soient professionnelles ou nationales.

La reconnaissance et le respect doivent se traduire par la recherche d’objectifs communs. Gilles de Robien cite l’exemple de l’ARTT, sur lequel il a travaillé avec son équipe parlementaire : dès lors que chacun pouvait être gagnant, la qualité du dialogue devenait remarquable, permettant à l’entreprise de se développer dans un climat social apaisé.

L’intelligence artificielle : l’éléphant au milieu de la pièce

L’intelligence artificielle s’impose comme un sujet majeur pour les partenaires sociaux. Elle intéresse de plus en plus les entreprises, mais cette thématique n’est pas encore pleinement intégrée au dialogue social. Pour Gilles de Robien, il est grand temps que les responsables syndicaux et patronaux s’emparent du sujet.

Nos concurrents étrangers l’ont déjà fait, et tout retard de la France dans ce domaine serait préjudiciable. Il appartient donc aux partenaires sociaux de trouver les bons processus d’accord pour mesurer à la fois les bénéfices de l’IA et ses conséquences en matière d’emploi.

L’intelligence artificielle est en effet « capable du meilleur comme du pire ». Elle peut apporter une valeur ajoutée extraordinaire à l’entreprise, mais elle risque aussi de détruire des emplois. L’enjeu est double : choisir le qualitatif, c’est-à-dire la valeur ajoutée, tout en reconvertissant le plus en amont possible les emplois menacés. Ces derniers pourraient ainsi être reprogrammés dans le cadre de cette nouvelle donne, désormais inévitable.

Le dialogue social en France se trouve à un tournant. Pour Gilles de Robien, il constitue avant tout un accélérateur potentiel des réformes, à condition de transformer en profondeur la culture nationale du dialogue : dialoguer en amont des conflits, dépasser les clivages idéologiques, clarifier le rôle de l’État et fonder les relations sociales sur un respect réciproque. Face aux mutations en cours, notamment l’essor de l’intelligence artificielle, ces enjeux n’ont jamais été aussi cruciaux. Les 12e rencontres internationales du Dialogue Social offriront, le 18 juin prochain, une occasion privilégiée d’avancer collectivement sur ces questions déterminantes pour l’avenir de la France.